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Full text of "La Révolution française et l'abolition de l'esclavage, vol.1"

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LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
ET L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE 



TEXTES 
ET 

DOCUMENTS 



TOME I 




EDHIS 

EDITIONS D'HISTOIRE SOCIALE 

10, RUE VIVIENNE 

PARIS 



LA REVOLUTION FRANÇAISE 
ET L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE 



La collection « La Révolution française et V abolition 
de V esclavage» comprend au total quatre-vingt-neuf 
titres répartis en douze volumes, qui forment quatre 
séries: 

A - La traite des Noirs et l'esclavage, tomes I à V. 

B - La Société des Amis des Noirs, tomes VI à IX. 

C - La révolte des Noirs et des Créoles, tomes X et XL 

D - La législation nouvelle, qui, avec une table générait 
des douze volumes et un index, forme le XII e et 
dernier volume. 



LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
ET L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE 



TRAITE DES NOIRS 

ET 
ESCLAVAGE 




PREFACE 

Le problème du sort des Noirs dans les colonies et de 
V esclavage en général ne date pas de la Révolution Française. 
Montesquieu, /'Encyclopédie, Turgot, Raynal, pour ne par- 
ler que de la France, sont des jalons qui tracent la route 
vers les réformes de la Constituante, de la Législative et de 
la Convention. 

Toutefois, de même que pour V émancipation des Juifs,- 
c'est la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen 
qui a porté sur un plan strictement théorique et moral la 
question de V abolition de V esclavage dans les colonies et de 
V égalité des droits entre hommes de toutes les couleurs. Le 
« périssent les colonies » si souvent, si injustement, si mal- 
honnêtement reproché à Robespierre qui formulait une pen- 
sée énoncée déjà par Barnavé et Dupont de Nemours prélu- 
dait au célèbre « la révolution sera morale, ou ne sera pas » 
de Charles Péguy. 

La collection « La Révolution Française et Pabolition de 
l'esclavage » ne reproduit que des textes antiesclavagistes et 
favorables à V égalité des droits entre les hommes, quelle que 
soit leur origine. Nécessairement, le choix a été arbitraire, 
et les éditeurs savent à V avance qu'il leur sera reproché soit 
la présence d'un texte, soit l'absence d'un autre. Pour les 
préliminaires, en plus des écrits de Henrion de Pansay et de 
C.L.M. de Sacy, ils auraient pu donner ceux de Montesquieu, 
ceux qui furent publiés dans les « Ephémérides du Citoyen » 
de 1766, ceux de Le Trosne, pour ne citer que ces trois. Mais 
il fallait se limiter, pour ne pas donner une ampleur déme- 
surée à cette collection. 

De même, pour la période 1788-1793, les éditeurs ont 



préféré renoncer à la réimpression des deux volumes de Vou 
vrage classique de B. S. Frossard: « La cause des esclave: 
nègres et des habitans de la Guinée portée au Tribunal de h 
justice, de la religion, de la politique », ainsi qu'à celle d'où 
vrages traduits pour la plupart de l'anglais, ou bien encort 
ne traitant de la question des droits des hommes de coulem 
et de V abolition de V esclavage qu'incidemment: cahiers de do 
léances, écrits d'ordre général, comme par exemple « L'Ecol< 
des peuples et des rois, ou Essai philosophique sur la liberté 
le pouvoir arbitraire, les juifs et les noirs» de J.B. Sanchamau 

Par contre, Us ont tenu à insérer intégralement dans leu\ 
collection, malgré leurs dimensions, des ouvrages d'une im 
portance capitale, comme le « More-Lack, ou Essai sur le: 
moyens les plus doux & les plus équitables d'abolir la trait< 
& l'esclavage des Noirs », de Lecointe-Marsillac, /'Adress< 
rédigée par Etienne Clavière au nom de la Société des Ami. 
des Noirs, /'Aristocratie Négrière de l'abbé Sibire, les écrit 
de J. P. Brissot, de l'abbé Henri Grégoire; de l'abbé A. di 
Cournand, de Lanthenas, de Pêtion, les brochures et pam 
phlets de Condor cet, Olympe de Gouge, Chaumette, B. S 
Frossard, Lescallier, Viefville des Essars, la quasi-totalité de 
publications de la Société des Amis des Noirs, les écrits e 
rapports des délégués ou députés des hommes de couleur 
Mentor, Raimond, Thomany, Toussaint-Louverture, et bo\ 
nombre de publications restées anonymes. 

Ainsi, l'ensemble des quatre-vingt-neuf titre intégrait 
ment reproduits dans la collection « La Révolution Français 
et l'abolition de l'esclavage » tous choisis avec le plus gram 
scrupule, forme une bibliothèque sur le sujet, comprenan 
quelques titres restés jusqu'à présent inconnus de tous le 
bibliographes, tels le Discours et /'Hymne des citoyens d 
couleur de Lucidor F. Corbin « créole révolutionnaire ». 

Les éditeurs pensent donc avoir fait œuvre utile, et que 
malgré ses insuffisances, leur collection « La Révolution Frar 
çaise et l'abolition de l'esclavage » rendra service. 

Une table générale, et un Index des titres et des auteur: 
joints au tome XII, rendront plus faciles les recherches et l 
maniement de la collection. 



TABLE DU TOME I 



1 Henrion De Pansey (Pierre-Paul-Nicolas, baron de): Mé- 
moire pour un nègre qui réclame sa liberté. (Paris), Héris- 
sant, 1770, 29 pp. 

2 Sacy (Claude-Louis-Michel de): L'Esclavage des Américains 
et des Nègres. - Paris, Demonville, 1775, 12 pp. 

3 Du Commerce des Colonies, ses principes et ses lois. La 
Paix est de temps de régler & d'agrandir le commerce. - 
SI, 1785, 1 f. non chiffré, 63 pp., 1 f. non chiffré. 

4 L'esclavage des Nègres aboli, ou Moyens d'améliorer leur 
sort, - Paris, Froullé, 1789, 14 pp. 

5 [Lescallier (Daniel)]: Réflexions sur le sort des Noirs 
dans nos colonies. - (Paris), 1789, 71 pp. 

6 Grégoire (Abbé Henri): Mémoire en faveur des gens de 
couleur ou sang-mêlés de St.-Domingue, & des autres Isles 
françaises de l'Amérique, adressé à l'Assemblée Nationale - 
Paris, Belin, 1789, 52 pp. 

7 Cournand {Abbé Antoine de): Réponse aux Observations 
d'un habitant des colonies, sur le Mémoire en faveur des 
gens de couleur, ou sang-mêlés, de Saint-Domingue, & des 
autres Isles françaises de l'Amérique, par M. Grégoire, Curé 
d'Emberménil, Député de Lorraine. - (Paris) s.d (1789) 
37 pp. 



MÉMOIRE 

PO UR UN NÈGRE 

QUI RÉCLAME SA LIBERTÉ. 




MÉMOIRE 

POUR le nomme Roc, Nègre. 

CONTRE le fieur Poupet 
Négociant, 



L'humanité fe révolte contre ces traitemens odieux que 
l'avidité du gain a mis en ufage. 

Buffon, Hifi.nat. 



IL n'y a point de crime dont l'homme Causb 
n'ait à rougir, il n'y a point d'outrage qu'il £$"£ 
n'ait fait à la nature , il n'y a point de maux Francc> 
qu'il n'ait fait à fes femblables. Le plus 
grand , fans doute , eft d'avoir ofé atten- 
ter à leur liberté. Ce bien , le feul que 
l'homme apporte en nailTant , qui peut 
feul le confoler des maux attachés à fa pé- 
nible exiftence ; ce bien fi précieux lui eft 
enlevé fouvent même avant d'en avoir 

Ai 



(4) 
joui. A peine les fociétés font-elles for- 
mées que la terre n'eft , pour ainG dire , 
plus qu'une vafte prifon. Sparte tient fous 
fes loix féroces un peuple entier de mal- 
heureux. Et les Romains aufli cruels envers 
leurs efclaves,que lâches fous leurs tyrans , 
infultoient depuis fix cents ans la nature , 
lorfqu'elle fe vengea , en leur donnant les 
Néron & les Caligula. Nous nous le rap- 
pelions avec orgueil ; braves , généreux & 
libres, les Francs n'eurent jamais d'ef- 
claves (t), mais ils dédaignoient les pai- 
fibles travaux de l'agriculture; il leurfalloit 
des cultivateurs , & ils eurent des Serfs. 
Bientôt cette efpèce de fervitude couvrit 
l'Europe entière ; moins dure que l'efcla- 
vage , elle devint pourtant auffi funefte , 

- — — ■ — — ^ 

(i) Au rapport de Tacite, deMorib. Germ. chez les na- 
tion* de Germanie» on ne connoiflbit que la fervitude 
xéelleXes Cerfs navoient point d'otfce dans la maifon. Il* 
rendoiènt à leurs maîtres une certaine quantité de bled , 
de bétail ou d'étoffe : l'objet de leur fervitude n ailoit pas 
plus loin. Auffi heureux , an* tranquilles que leurs 
maîtres , vous ne pouviei les diftinguer , aioute le même 
auteur. Si l'on a vu en France de véritables efeiaves , même 
après la conquête des Francs, c § eft que le> Romains y 
avoient introduit leur efctavagc,& que les vainqueurs 
s'étoient fait une loi de ne rien changer au* ufages des 
vaincus* 



(5) 

parce qu'elle fut plus univerfelle. Ce 

fiècle des grandes découvertes qui a pré- 
paré tout ce que nous avons vu depuis , le 
XVfièclefinifToit, la fervitude ailoitêtre 
enfevelie fous les débris du gouvernement 
féodal ,1a liberté renaifToitde toutes parts, 
lorfque l'événement le plus inattendu, fie 
voir à l'Europe étonnée , des hommes, des 
pays & des crimes inconnus jufqu'alors. 

L'Efpagnol, auffi avare qu'intrépide, 
aborde dans un monde nouveau. L'or du 
Pérou , tel qu un f unefte talifman , le chan- 
ge en frénétique \ il maflacre tout pour 
tout avoir. L'inftant étoit arrivé où les 
crimes de l'Europe dévoient fe déborder 
fur toutes les parties du globe. Dans le 
même-temps les Portugais franchiffent les 
obftacles qui avoient jufqu'alors arrêté 
l'ambition &c découragé l'audace de tous 
les peuples ; ils pénétrent jufqu au Séné- 
gal, forment des établiffemens fur les cotes 
de Guinée, en enlèvent les habitans, & 
vont en Amérique échanger l'homme ( i ) 
contre un vil métal. 



(i) Cette marchandife-H eft à fort bon compte. Un 

a? 



La terre n'avoit point encore vu de pa- 
reilles horreurs > depuis trois fiècles, nous 
les renouvelions ; depuis trois fiècles nous 
rempliflbns de crimes Se de malheurs l'ef- 
pace immenfe qui fépare les deux tro- 
piques i & la philofophie , qui comme un 
aftre bienfaifant s'élève fur notre horifon, 
ne nous rend plus éclairés que pour nous 
rendre plus coupables. 

Ainfi s'eft formé le plus nouveau & le 
plus monftrueux des commerces -, ainfi > 
ce peuple fi doux> fi humain, le François, 
s'eft avili jufqu à commander à des efcla- 
ves. Il faut le dire pour la gloire du bon , 
rottkXIIT, du jufte prince qui étoit alors aflïs fur le 
trône de la France j il rejettoit avec indi- 
gnation Tidée d'introduire lefclavage dans 
des lieux fournis à fon empire. Il fallut 

aégre, pièce d'Inde > comme on les nomme, depuis 18 
ans jufqu'à 30, ne rcvcnôit autrefois en Guinée qu'à 30 ou 
32 liv. en marchandifes propres au pays, qui font des 
fncres, des eaux-de- vies, ôcc. Depuis la concurrence en a fait 
hauiîèr le prix. Un beau negrç s'achète 60 & même quel- 
quefois 100 liv. Rendu en Amérique , il fe vend plus cher. 
Dans tous ks temps cette efpcce de marchandife a été à 
très-bas prix. La lampe dont Epiftete s'émit fetvi pour 
travailler, fut vendue après fa mort beaucoup plus qu'il 
r'avoit été vendu lui-même* 



intérefler fa piété » il fallut la mettre aux 
prifes avec fa juftice > il fallut lui perfuader 
que c etoit l'unique moyen 4e mettre ces 
hommes fous le joug de la foi ( c ).. 

On a pris fur l'autel les fers dont on a 
chargé ces malheureux; on s'eft joue de ce 
qu'il y a de plus facré fur la terre , la reli- 
gion des peuples & la juftice des Rois. 
Sans cette furprife facrilège , nous n'aurions 
plus à rougir d'avoir des efclaves, & il n'y 
auroit aujourd'hui , à l'ombre des fleurs de 
lys , que des hommes heureux & libres. 

Tel eft le tableau biftorioue de la fervi- 
tude j telle eft l'origine de notre légiflation 
fur les efclaves; origine impie , qui ajoute 
encore à l'horreur narurelle de l'efclavage* 
Celui des anciens dégradoit l'humanité ; 
le nôtre eft pis encore» il eft contraire à la 
religion qu'il a jouée . à l'autorité royale, 
qu'il a furprife , aux mœurs qu'il détruit, 
en autorifant le plus grand des crimes , 
celui d'enlever & de vendre un homme 
libre. 



( i ) Nouveau voyage du pere Latet en Amérique % 
loxae IV, * 

A 4 



(8) 
Ceft un attentat de cet efpèce que Ton 

vient déférer à la juftice. 

Le nommé Roc eft né dans Tifle de 

Cayenne. Louis & Agnès fespère &mère, 

Nègres originaires de Guinée , y jouiffoienc 

publiquement, à Finftant de fa naiffance , 

de la liberté qu'ils avoient recouvrée je eft 

le feul bien qu'ils aient tranfmis à leurs fils. 

Déjà il étoit dans la vingtième année de 

fon âge, la pêche faifoit fa principale 

occupation.il jettoit un jour fes filets à une 

lieue du rivage } un vaifleau Efpagnol pafle i 

le capitaine l'appelle , le flatte de i'efpé- 

fance de vendre fon poiffon , l'attire par-là 

fur fon bord & fe faific de fa perfonne. Le 

vaifleau continue fa route , aborde à la 

Louifiane , où le cruel Efpagnol a vendu 

ce malheureux à un François aufli cruel 

que lui. 

Depuis huit ans il traîne fon exiftence 
dans un injufte &c pénible efclavagc. En 
vain il a reclamé contre un pareil forfait j 
l'avarice , l'ufage , l'habitude de voir & de 
faire des malheureux , ont rendu tous les 
cœurs fourds à fon défefpoir > &c la juftice 



(?) 

de fa réclamation n'a fcrvi qu à rendre 
fon joug plus pefant. 

Enfin , le fleur Poupet , fon dernier 
maître , la choifi pour le fervir dans un 
voyage qu'il vient de faire en France ; fa 
fidélité, fon intelligence, fon adreffe lui 
ont mérité cette préférence fur les autres 
Nègres de l'habitation. Il eft arrivé à la 
Rochelle au mois de juin dernier, A la 
vue de cet heureux climat, l'efpérance eft 
rentrée dans fon ame. Je fuis libre , a-t-il 
dit , puifque je fuis parmi des hommes 
fenfibles & juftes. 

De toutes les formalités que la loi prefcrït 
aux maîtres , à l'effet de conferver leurs ef- 
claves en France, le fleur Poupet n'en a rem- 
pli qu'une feule 3 la déclaration au greffe de 
l'amirauté de la Rochelle. Son efclave a 
auffi-tôt interjette appel de cette déclara- 
tion. La Cour a reçu fon appel & a mis 
ce malheureux fous fa prote&ion fpéciale. 
Ceft à l'abri de cette protedion qu'il fe 
défend aujourd'hui, Il demande que la 
juftice répare l'ouvrage de la force ; il de- 
mande qu'elle le faffe jouir d'une liberté 



(io) 
qu'il a apportée en naiflant* dune liberté 

dont la violence a bien pu fufpendre l'exer- 
cice, mais qu'i 1 n'eft pas au pouvoir des hom- 
mes de lui ravir. Ileft né libre, & il en offre 
la preuve i il eft en France & il en réclame 
la franchife : voilà fes moyens. 

Il eft né libre. On convient que Ton igno- 
re comment on établit une propofîtion de 
cette efpèce. Prouver à des hommes qu'un 
homme eft ne libre : eh ! que pourroit-on 
ajouter à ce que la nature dit à tous les 
cœurs > Il eft homme j ce mot ne renferme- 
t il pas la preuve la plus victorieufe? Encore 
une fois , il eft homme j voilà fon titre : titre 
Imprefcriptible , inaltérable : titre fupérieur 
aux attentats de la force , aux ravages du 
temps, au pouvoir même des loixj titre 
qui doit au moins impofer à celui qui le 
contefte , la néceffité de la preuve con- 
traire i oui , c'eft au maître à établir l'exit 
tence de la fervitude i il fuffit à l'efclave 
d'alléguer qu'il eft né libre: on ne peut 
pas l'obliger d'en rapporter la preuve j il 
n'eft pas poffible d'abaifTer jufques-là la 
dignité de refpèce humaine. 



(II) 

Ce feroit donc au fieur Poupct à prou- 
ver que l'efclave qu'il réclame eft né dans le 
fein de lafervitude y mais on veut bien lui 
épargner ce travail. Son efclave veut bien 
faire plus qu'il ne doit ; il offre d'établir 
que fon origine eft libre. Né à Cayenne, 
diftingué par une taille avantageufe , & 
par une force de corps extraordinaire , il 
eft connu de la plupart des habitans de 
l'île : la plupart ont vu le crime commis en 
fa perfonne : tous en ont frémi, tous font 
prêts à l'attefter à la juftice. Cette île eft 
fous la domination de la France ; la Cour 
peut y faire faire une enquête ; qu elle for- 
donne : elle verra tous les habitans dépofer 
en faveur de leur concitoyen , elle enten- 
dra toutes les voix fe réunir à la fîenne 
pour réclamer fa liberté. Il demande par 
des conclufions précifes à être admis à faire 
cette enquête. Lui ôter cette voie de re- 
couvrer fa liberté 9 ce feroit être prefque 
auflî cruel que ceux qui la lui ont ravie. Il 
n'a point à redouter une pareille injuftice: 
qu'il craigne plutôt d'avoir offenfé par 
cette demande l'humanité de la Cour : il 



(Il) 

n a pas befoin des fuffrages des habitans 
de Cayenne ; Tes titres ne font point au- 
delà des mers , ils ibnt dans le cœur de 
fes juges. 

Ah ! fi un pareil attentat avoit été commis 
contre un Européen , fi un François avoit 
furpris & vendu le fieur Poupet à un Né- 
gociant de Tunis ou d'Alger} tous les Tri- 
bunaux s'armeroient pour fa défenfe } nos 
fupplices déjà fi cruels ne le feroient pas 
aflez pour punir un crime aufli énorme j 
& on ofe entreprendre de lé juftifier , parce 
que c'eft un nègre qui en eft la victime ! ( i ) 
Eft-ce que la moralité de nos actions varie 
comme les climats ? Eft-ce que ce qui eft 
injufte fous une latitude , peut être jufte 
fous un autre ? Inftinct célefte ! émanation 
de la Divinité même : confeience i ne par- 
lerois-tu aux hommes qu'un langage im- 
pofteur & bizarre? Non : fa voix eft par- 



( i ) Sur la fin du dernier iiccle les habirans de nos 
colonies confukèrent la Sorbonne fur la légitimité d'un 
pareil eiclavage. La Sorbonne répondit > qu'il étoit abo- 
minable. Les habitans répliquèrent qu'on voyoit bien que 
tes docteurs n'avoient point de pofleflïon en Amérique > & 
ils ont continué depuis comme auparavant. 



(*3) 

tout la même ; trop fouvent elle efi cou- 
verte par le tumulte des paffions, mais 
rien ne peut la forcer au filence j & dans 
le tems même que notre adverfaire plai- 
dera contre nous , cette voix criera dans 
fon ame , & réclamera contre tous fes ef- 
forts* 

S'il étoit quelqu'un afTez ignorant ou af- 

fez prévenu pour croire que les Nègres font 
d'une efpèce inférieure à la nôtre t qu'il ap- 
prenne que ces hommes , l'objet de notre 
mépris , font la plupart dignes de comman- 
der à leurs tyrans , & d'être les modèles de 
leurs maîtres. Ils ont le germe de toutes 
les vertus , ils en ont porté plufieurs à un 
degré d'énergie auquel nos âmes aflfaiffécs 
par la moleffe , n'atteindront jamais. In- 
trépides dans les tourmens , on a vu les 
bourreaux déchirer leurs membres fans al- 
térer les traits de leurs vifage (i), braves 
dans les combats, ils ont défendu nos pof- 
feflîons, ils ont verfé leurs fang pour la 



(i) Le père Labat dit en avoir vu brûler un : que fes 
Jambes & fes cuifles éjtoie/it crevées par la violence du feu* 
6c qu'il fumoit encore tranquillement fa pipe. 



(«4) 
gloire de nos armes j &c plus d'une fois 

l' Anglois libre & fier , a été accablé du poids 

de leurs fers (i). 

Tels font les hommes que nous mettons 

au-deffous des animaux les plus viles. On 

ne fera point le tableau des outrages dont 

nous accablons ces malheureufes vi&imes 

de notre avarice y de pareilles images of- 

fenferoient la fainteté des Tribunaux. Qui 

pourroit d'ailleurs , on ne dit pas peindre , 

mais concevoir toutes ces horreurs. Jcttons 

donc un voile fur ces triftes objets j imitons 

ce peintre , qui défefpérant de prononcer 

avec affez de vigueur le déchirement de 

la nature > couvrit le vifage de ce Roi mal- 



(i) En 1703 ils prirent les armes pour la défenfe de la 
Guadeloupe , ils rirent plus que le refte des troupes fran- 
çoifes» Dans le même-temps ils défendirent la Martinique 
fi vigourcufement > que les Anglois qui y avoient fait une 
defcente , n'ofoient s'écarter ni même fortir de leur camp, 
&c. 

Ils ont l'efprit atfez fin & très-cauftique ; ils ont une 
éloquence fîmple & mâle > qui vaut bien celle des peuples 
policés. Lorfqu'ils ont quelques difficultés entr'eux, ils 
vont trouver leur Maître , expolent leurs raifons avec beau- 
coup de force & de brièveté, fans fe choquer ni s'inter- 
rompre les uns les autres. Nouveau voyage du père en 
Amérique. Tome IV. 



Us) 

heureux, qui voyait fa fille fous le couteau 
d'un prêtre barbare. 

Le fécond titre de l'efclave qui eft aux 
pieds de la cour , c'eft qu'il eft en France, 

Il n'y a point de peuples qui n'ait ouvert 
quelques azyles aux malheureux j les palais 
des princes chez les uns j chez les autres, 
les autels des Dieux étoient des abris i nvio- 
labiés. La France entière eft le temple de 
l'humanité j dans tous lestems protectrice 
des Rois infortunés, elle fe glorifie fur-tout 
d'être la libératrice des efclaves : il- tôt qu'ils 
touchent cette terre heuteufe , leurs fers 
tombent, ils marchent les égaux de leur? 
maîtres. Tout eft libre dans un royaume où 
la liberté eft affife aux pieds du trône , où 
le dernier des fujets trouve dans le cœur de 
fon Roi les fentimens d'un père } où l'on 
ne connoît ni le defpocime des monarchies, 
ni les orages des républiques. Nul n'ejîef- 
clave en France. Voilà la maxime fonda- 
mentale. Maxime formée par une efpece 
d'acclamation unanime , refpe&ée par le 
temps, affermie par l'autorité : maxime 
peut-être la plus giorieufe à la nation &: 



(i6) 
au prince : tous les Rois font environnés 
defclaves , & il fuffic aux efclaves pour être 
libres, d'approcher du trône de la France. 
Une galère Efpagnole échoue fur nos cô- 
tes} trois cens Maures y fervoient comme 
efclaves , nuds , chargés de fers , la rame 
à la main j ils fe jettent aux pieds du Roi > 
& demandent à grands cris leur liberté* 
Henri IL affemble fon Confeil , confulte 
les grands du royaume } & malgré loppo- 
ficion de f ambafladeur d'Efpagne , malgré 
l'afcendant que cette nation avoit alors fur 
les puiflances de l'Europe , le principe pré- 
vaut. Le Roi déclare libre les trois cens 
efclaves , & porte la générofité jufqu a les 
faire reconduire dans leur patrie. Tandis 
que les hommes travaillent avec une ef- 
pece de fureur à s affervir les uns les au- 
tres , le beau fpe&acle qu un monument 
élevé à la liberté par la main dunRoil 

Long-temps avant Henri II , Louis X. 
avoit confacré cette maxime par une or- 
donnance folemnelle. Cette ordonnance 
porte : * Nous confidérant que notre 
» royaume eft dit & nommé le royaume 

*> des 



(*7) 

>> des Francs, & voulant que la chofe foie 

» de la vérité accordante au nom... Avons 
» ordonné que toute fervitude foit rame- 
» née à franchife. « Cette franchife eft 
donc une loi de la nation > On diroit prefr 
que une loi conftitutive : née dans les pre- 
miers fiécles i nos pères nous l'ont tranf- 
mife comme un dépôt facré; les étrangers 
eux-même font refpe&ée ( i ) , & un Fran- 
çois travaille à la détruire. 

Je conviens du principe , dit le fieur 
Poupet i mais ce principe a reçu une ex- 
ception par une loi poftérieure , & je fuis 
dans le cas de cette exception. Il eft vrai 
que nous avons un édit (z) qui permet aux 



(i) Les hiftoriens nous ont confervé une multitude de 
faits qui confirment cette maxime ; on voit que dans tous 
les temps elle a prévalu > non-feulement contre les Fran- 
çois qui avoienc amené des efeiaves en France, mais contre 
les étrangers , même contre les ambalïadeurs. Un ancien 
arrêt du parlement a déclaré libres les efeiaves d'un des am- 
bafladeurs qui étoit en France. Voyez le chap. j de la ré- 
publique de Bodin , liv. I. où la plupart de ces faits fonc 
rapportés. 

(2) Edit du mois d'o&obre 1716» interprêté par une 
déclaration du 1 y décembre 1738 ; ni ledit, ni la décla- 
ration ne font enregiftrés au parlement ; cependant on 
trouve dans un rctueiL de réglemens pour l'Amérique > 
imprimé en 1745 » à Pari* chez les libraires aflbciés, que 

B 



habitans des colonies d'amener des Nè- 
gres en France , en obfervant certaines for- 
malités. Il eft vrai que cet édit déclare que 
ces Nègres ne pourront fe prétendre li- 
bres par leur entrée dans le royaume : 
ceft uniquement fur cette bafe que por- 
te le fyftême de notre adverfaire. On la 
détruit dun mot. Le fieur Poupet ne seft 
point conformé aux difpofitions de la loi} 
d'ailleurs cette loi n eft point revêtue de 
la formalité de fenregiftrement. 

La plus haute fageffe s'eft fait entendre 
par la bouche de nos Rois. Ils ont dit : Nous 
îbmmes les plus chéris des princes, foyons 
les meilleurs j nous fommes les plus grands , 
foyons les plus juftes. Mais plus nous fom- 
mes élevés , plus nous aurons de flateurs 
ambitieux, de courtifans avides > de confeils 
trompeurs & trompés. Un mot furpris peut 
faire vingt millions de malheureux i (i ce 
mot nous échappe , y aura-t-il un citoyen 
aflez généreux , affez puiflant pour faire 



la déclaration a été enregistrée au parlement de Paris. 
Ceft une erreur. Voyes cette déclaration dans te code de 
Louis XV. tome X» 



(19) 

parvenir la vérité jufqu a nous ? Ceft vous? 

ont-ils die au Parlement, que nous char- 
geons de ce miniftère redoutable & facré. 
Né dans le berceau de la monarchie, tou- 
jours fage, toujours ferme, toujours incor- 
ruptible, environnez le trône, veillez fur la 
gloire du maître & le bonheur du fujet : 
foyez le premier dépofitaire de notre vo- 
lonté fouveraine, & que la puiflance légifia- 
trïce parle à nos peuples par votre organe. 
Ainfi nos Rois fe font montrés plus grands 
que leur dignité même i ainfi leur prudence 
s'eft faite un égide contre la furprife j ainfî 
s'eft formé notre droit public. Méprifer 
la formalité de l'enregïftrement, citer dans 
les Tribunaux une loi qui n'en n'eft point 
revêtue j c'eft choquer la conftitution , 
c'eft tout à la fois manquer à la nation, &t 
défobéir au prince. 

Que notre adverfaire cefTe donc d'invo* 
quer des loix impui/Tantes* qu'il apprenne 
que des édits non enregistrés ne peuvent 
difpofer de la fortune, delà vie, encore 
moins de la liberté d'un homme né fous 
la domination françoife : qu'il fâche fur- 

15 2, 



tout y que c eft dans les affaires de la na«* 
turc de celle-ci, que les magiftrats aiment 
à faire l'application de ces principes. Telle 
eft en effet la jurifprudence des Tribunaux. 
Telle eft en particulier , celle de la Cour : 
que l'on en parcoure les monumens > tous 
ont accordé la liberté aux efclaves , fi-tôt 
qu'ils font demandée. Tous atteftent que 
l'édit invoqué par notre adverfaire , na 
porté aucune atteinte au principe : qu'il 
fuffit d'être en France pour être libre. ( i ) 

Au défaut d'enregiftrement de la loi , fe 
joint fomiffion des formalités qu'elle prêt 
crit. On voit dans cette loi même , combien 
elle a coûté au légiflateur. On y voit com- 
bien Tefclavage répugne au cœur fenfible 
& bon du prince bien aimé qui fa rendu: 
comme fi elle lui eût été arrachée , comme 



(x) On n'entrera point dans le détail de la jurifpru- 
dence, les exemples font inutiles lorfque les principes 
font auflî certains* On peut voir les jugemens rendus fur 
cette matière , dans le 1 5 e. tom. des caufes célèbres > dans 
la nouvelle coUection de jurifprudence , au mot Nègre > 
&c. 

On y voit les juges chercher avec emprefTement tous 
les moyens podïbles de favorifer la liberté. On y voit fur- 
tout qu'il ne s'eft jamais prcfemé d'efpèce auflî favorable 
<{ue celle-ci» 



Ur) 
s'il eût voulu en quelque forte la rendre 
inutile, il. Ta environné dobftacles, il a 
impofé des conditions , il a prefcrit une 
multitude de formalités , il a voulu fur- 
tout que la plus légère omiflîon rendît le 
maître indigne de la faveur qu'il lui accor- 
doit. 

Les habitans & officiers de nos Colonies, 
porte cet édit, qui voudront amener ou en-* 
voyeren France des efclaves Nègres,feront 
tenus d'en obtenir la permifjion des gouver- 
neurs généraux, ou commandans dans cha- 
que île ; laquelle permijjion contiendra le 
nom du propriétaire qui les amènera, ou de 
celui qui en fera chargé, celui des efclaves 
même, avec leur âge ô leurfignalement; & 
les propriétaires defdits efclaves , & ceux 
qui feront chargés de leur conduite , feront 
tenus défaire enrégifirer ladite permiffion , 
tant au greffe de la jurifdiclion ordinaire 
ou de l'amirauté de leur réfidence , qu'en 
celui , &c+ & faute par les maîtres des ef 
claves d'obferver les formalités prefcrites 
par les précédens articles , lefdits efclaves 
feront libres., ne pourront être reclamés. 

B 3 



Telle eft la loi qui permet d'amener 
des efclaves* en France. Telles font les- 
conditions qu'elle a mis à cette faveur. 
Rien de fi clair que cette loi i rien de fi 
formel que la peine quelle prononce : 
à défaut par les maîtres d'obferver les 
formalités prefcrites , les. efclaves feront 
libres, & ne pourront être réclamés. 

Refte donc uniquement à examiner fi 
notre adverfaire a rempli ces formalités: 
le fait eft certain j il les a négligé toutes. 
Il n a point obtenu la permiffion du gou- 
verneur des colonies : il ne s eft point pré- 
fente au greffe de 1 amirauté de fa réfi* 
dence : il n a donné ni le nom ni le fina- 
lement de fon efclave. Comment donc 
ofe-t-il réclamer une loi qu il a fi ouverte- 
ment méprifée î Comment ofe-t-il invo- 
quer un édit dans lequel fa condamnation 
eft fi textuellement écrite ? En un mot, cet 
édit formant une exception au droit natu- 
rel , au droit commun de la France , doit 
être févèrement renfermé dans les bornes 
■qu'il s'eft prefcrites. Or le fieur Poupet a 
franchi ces bornes : il n'a point rempli les 



conditions que la loi lui impofoic , il s'eft 
donc rendu indigne du bénéfice de cette 
loi. Ce moyen , quoique furabondant ici , 
eft cependant fi vidorieux, qu'il fuffitfeut 
pour décider la conteftation. 

Si le fieur Poupet prétendoit que ces 
Formalités ne font pas de rigueur,, & que 
cette difpofition de 1 edit eft tombée dans 
une efpèce de défuétude j nous avons à lui 
oppofer la meilleure de toutes les réponfes: 
c eft un jugement tout récemment rendu 
par la Cour elle-même. Un fieur Lefebvre 
avoit amené un nègre en France j il en avoit 
obtenu la permilfion du gouverneur des 
îles : cette permifïïon contenoit le nom , 
le fignalement de l'efclave i tout étoit en 
.règle à cet égard. Mais il avoit omis de la 
faire enrégiftrer dans le lieu de fa réfi- 
dence , & la liberté fut accordée à lefclave. 
Ce défaut d'enrégiftrement de la permif- 
fion, fut un des principaux motifs du 
jugement, & celui fur lequel leminiftère 
public appuya fes conciufions (i). 

(i) On ne rapporter! pas les différents jugemens in* 
tervenus dans les affaires de la nature de celle-ci. î\ fuffu 

B4 



(H) 
Le fieur Lefebvre n avoit contre lui 

qu une feule omiffion , & la plus légère de 
toutes. Le fieur Poupet , au contraire , a 
négligé toutes les formalités de ledit, il a 
négligé fingulièrement celle dont le défaut 
a opéré la condamnation du fieur Le- 
febvre. Ainfi la prétention de notre adver- 
faire eft proferite par I edit même qu'il 
invoque, Difons-mieux : tout concourt à fa 
condamnation. L'origine de Tefclave qu'il 
réclame , la franchife qui forme le droit 
commun de la France , le défaut d'enré- 
giftrement de la loi qui fait fon unique 
appui , f omiffion des formalités que cette 
loi preferit m > tout s élève > tout s'arme , 
tout fe réunit contre lui. 

Notre adverfaire nous oppofe l'autorité 
des loix Romaines j on ne s arrêtera point 
à les difeuter j on foutient que leurs dif- 
pofitions , telles qu'elles foient , doivent 
être rejetées. On foutient qu'il faut livrer 
à l'indignation & à l'oubli toutes les loix 
des Romains fur l'efclavage. Comme celles 



de dire que tous les jugemens c^ue Ton connoît > onc dé- 
cides en faveur de rcftlavc« 



(M) 
du premier législateur d'Athènes , elles font 

écrites avec du fang } c'eft l'ouvrage de la 
férocité ( i ) , c'eft l'opprobre de la raifon. 
Dans un gouvernement pareil au nôtre , où 
règne avec l'humanité, la juftice & la paix, 
de quel poids peuvent être les maximes de 
ces hommes, qui pendant tant de fiècles 
ont tenu Fefpèce fous leurs pieds ? qui dans 
le délire de leur ambition , croyoient que 
toutes les nations étoient faites pour fervir, 
Rome feule pour commander j qui par un 
aflemblage monftrueux des plus grands cri- 
mes &c des plus fublimes vertus, ont inon- 
dé la terre de fang, écrafé tous les peuples, 
avili tous les rois , &c dont toutes les nations 
ont été tour à tour les ennemies, les alliées, 
& toujours les dupes &: les viftimes? 

L'intérêt du commerce , ce lieu commun 

(i) Par le Senatus-Confulte Sillanien , fi un maître avoit 
été tué, fous les efclaves qui étoient fous le même toit que 
lui » ou dans un lieu aflez proche pour que la voix d'un 
homme pût erre entendue , étoient indiftin&ement con- 
damnés à mort. Cette loi avoit lieu contre ceux- mêmes 
dont l'innocence étoit prouvée. On confondoit fous 
l'action de la loi Aquilienne la bleflure faite à une bête » 
& celle faite à un efclave. Pour comble d'infamîe > on avoit 
lâché la bride à l'incontinence des maîtres , &c.Pour ren- 
dre les murennes plus délicates > les citoyens riches leut 
jetcoient des efclaves pour pâture > Ôcc« 



[16) 
de toutes les affaires de la nature de celle- 
ci > forme un des principaux appuis du fyftê- 
me du fieur Poupée. Sans l'efclavage des 
Nègres, dit-il, l'exploitation de nos Colo- 
nies eft impoffible. Ce raifonnement que 
l'avarice ne ceffe de répéter , eft depuis trois 
fiécleSjUn des plus cruels fléaux de lefpèce 
humaine. Eh i qu eft-ce que toutes les pro- 
ductions de nos Colonies auprès de la vie 
des hommes ? Qy eft ce que l'intérêt de 
quelques commerçans, lorfqu il s'agit de la 
dçftinée de nos femblables? Loin de favo- 
rifer un commerce aufli barbare, nous 
devrions reculer d'horreur à la vue des 
fuperfluités que l'Amérique nous envoie: 
notre main devroit fe deflecher en les 
touchant ( i ) ; ce font les fruits de la fer- 



( i ) Tout efl: funefte dans l'efclavage ; il rend le mat- 
rre cruel » vindicatif > orgueilleux ; il rend l'efclave lâche , 
fourbe , hipocrite ; quelquefois il le porte à des atrocités » 
dont fans lui , l'homme n'auroit jamais été capable. En 
voici un exemple entre mille. Un maître avoit trois fils en- 
core enfans ; fon efclave les porte fur le toit de la maifon. 
pendant qu'il en étoit dehors. A fon retour , dans l'initant 
où il alloit rentrer , l'efclave précipite un de ces enfans 
fur le père. Saifi d'horreur , il levé les yeux ; au même inf- 
tant fon fécond fils efl: écrafé de même : il conjure l'ef- 
clave d'épargner k troifieme : il promet tout. L'efclave 



(*7) 
vitude , & l'arbre qui les porte eft arrofé 
du fang & des larmes de cent mille mal- 
heureux. 

Mais il n eft pas vrai que Iefclavage des 
Nègres foit néceflaire à la profpéricé de nos 
Colonies. Ce raifonnemenc eft celui d'une 
politique auffi étroite que cruelle. La fer- 
vitude, telle qu'un volcan deftru&eur, 
défleche , brûle , engloutit tout ce qui 
l'environne : la liberté , au contraire , mène 
toujours à fa fuite le bonheur , l'abondance 
& les arts. Qu'on l'appelle en Amérique, 
&: bientôt une population heureufe rem- 
plira ces déferts immenfes, où l'on ne voit 
aujourd'hui que des fauvages , des efclaves» 
des bêtes féroces & quelques Européens 
fouvcnt au- deflbus d'elles. 

Ce que l'on dit n eft pas étranger ici , 
puifqu'ii n eft pas étranger à l'humanité. 
On le répète i Iefclavage des Nègres ache- 

lui déclare qu'il ne peut conferver le dernier de fes fils , 
qu'en fe coupant le nez : ce père infortuné fait ce que l'on 
exige de lui: à peine a-til le nez à bas, que l'efclave ôc l'en- 
fant tombent & expirent à fes pieds. Ce fait eft rapporté par 
Jovius Pontanus. S'il eft vrai , comme le remarquent les 
Moraliftes , que plus les nations fe corrompent, plus le 
joug des efclaves sappefami : à quels maux font donc re- 
ferves les nôtres ? 



(18) 
veraceque la fureur des Efpagnols a com- 
mencéi & les nations Européennes n au- 
ront que des déferts en Amérique , tant 
qu elles y auront des efciaves. 

Ici l'expérience eft d'accord avec le fen- 
timent $ une nation d'Amérique vient de 
déclarer libres tous fes efciaves, & ce fa- 
crifice à l'humanité , ne nuit pas à fes inté- 
rêts, (i) Un pareil exemple nous fera-t-il 
enfin rougir d'un efclavage auflî cruel que 
peu nécefTaire? Les Princes de £ 'Europe , 
qui font tant de Conventions inutiles , en 
feront-ils une enfin en faveur de la mifé- 
riricorde & de la pitié, (i) 

Les Hiftoriens célèbrent la protection 
que le Sénat d'Athènes accordoit aux ef- 
ciaves. Puiflent nos Magiftrats mériter que 
la poftérité leur rende le même hommage ! 
L'Aréopage protégeoit les efciaves i qu'ils 
faflent plus que V Aréopage , qu'ils rendent 
libres tous ceux qui ont le bonheur de par- 

(i) Ce font les Quakers de la Penfîlvanie, province 
de l'Amérique Septentionaîe, Charles I! , roi d'Angleter- 
re > la donna au chevalier Pen en 1682 > & c'eft d'où lai 
eft venu Ton nom. 

(z) Efprit desloix, liv. 15 » chap. j. 



venir jufqu à eux ; & que nos tribunaux 
foient pour tous ces malheureux un afyle 
fur &facré. 

Monfieur PONCET DE LA 
GRAVE y Procureur du Roi 

M*. HENRIONDEPENSEY, Avocat. 
De Foisi , Procureur. 



De l'Imprimerie de J. Th. Hérissant, Imprimeur du 
Cabinet du Roi , 1770. 



•— 2 



L'ES C LAVAGE 

DES AMÉRICAINS 

ET DES NEGRES. 

PIE CE 

QUI A CONCOURU POUR LE PRIX 

de l'Académie Françpife, en 177^. 

Par M. de Sac y. 



Facit indignatio verfum. Juv. Sat. 1. 




A P A R I S , 

Chez Demonville , Imprimeur Libraire de l'Académie 

Françoife, rue S. Se vérin , aux Armes de Dombes. 

M, D C C. L X X V. ' 



A VER TISSEMENT. 

JL/acàdémie a bien voulu, dans fa Séance 
publique, témoigner que la le&ure de cet Ou- 
vrage lui avoit fait quelque plaifir. L'Auteur ne fc 
croit redevable de cette diftin&ion qu'au choia 
du fujet 9 qui eft fait pour plaire à des Sages. 




V ESCLAVAGE 

DES AMERICAINS 

ET DES NÈGRES. 



g ' 1 ,■.'.. ■■■ : 



mmmmtm JMkKpqj^^falfcAf— ^— ^M^f 



=S» 



3? O JET J&C JE. 



<(C= 



l, w t r yyry i 



»» 



JL* ' américain vivoit dans une paix profonde^ 
Et ne foupçonnoit pas qu'il fût un autre Monde ; 
Errant fur le rivage ou dans Thorreur des bois y 
Connoiflant peu le crime , il connut peu de lois j 
Indolent par principe , humain par habitude > 
Vertueux fans effort , & fage fans étude > 
Regardant d'un même œil la vie & le trépas 9 
Il goûtoit le bonheur , & ne le cherchoit pas. 
Peuple trop fortuné ! fur ta tranquille plage 
Libère va porter la mort & Tefclavage. 



( 4 ) 
ïl accourt : fon audace a vaincu les hafards , 

Et fes palais flottans tonnent de toutes parts. 

Vois fondre fur tes bords ce conquérant avide : 

Sa puiffance eft fon droit , l'intérêt eft fon guide. 

Le fang coule déjà fous le fer des bourreaux ., 

Tant d'Etats font changés en d'immenfes tom 

beaux. 
1/ Américain tremblant s en vain d un pas agile 
Au fond de fes déferts va chercher un afîle ; 
On le pourfuit : il tombe , & fon fier aflaffin 
Le traite de barbare en lui perçant le fein ; 
^Tandis que fous les dents (a) des meutes dévo 

rantes , 
Palpitent des Incas les entrailles fumantes ; 
Au milieu des gibets il élève un autel , 
Sur des monceaux de morts invoque l'Eternel , 
Et veut rendre les Cieux complices de fes cri 

mes. 
Ceft, la croix à la main, qu'il marque fes vie 

times : 
Le fignal du falut eft celui de la mort, 
Et la loi des Chrétiens eft la loi du plus fort. 

(d)Les Efpagnols jettoient aux chiens les entrailles de 
Indiens. Ils avoient inftruit ces animaux à pourfuivre le 
Sauvages, & aies dévorer. 



m 

Pour fâuver les humains fàut-il donc lès détruire S 
Et fans les maffacrer ne peut-on les inftruire ? 
Sous leurs pas , il eft vrai, les gouffres font ou* 

verts , 
Et leur fatale erreur les entraîne aux enfers. 
Ah ! s'il faut à ce prix leur vendre nos lumières , 
Que fert de leur ouvrir les céleftes barrières? 
Dieu vengeur ! dans l'abyme où règne ton cour-» 

roux , 
Verra-t-on des bourreaux plus barbares que nous?..* 
Le meurtre ceffe enfin * . * . . Quoi ! l'orgueilleux 

Ibère 
Permet à des humains de rêfter fut la terre ! 
Sa fureur défaillante épargne les vaincus ! . . é 
Non , non , fa pitié même eft un crime de plus» 
«Ce Monde eft né, dit -il, pour le bonheur do 

» l'autre ; 
a> Allez, vils inftrumens des voluptés du nôtre, 
» A la nature avare arrachez fes métaux ; 
*> En vous donnant des fers j'ai payé vos travaux* 
Sous leurs coups redoublés la terre eft entrou- 
verte , 
Ses flancs font habités , fa furface eft déferte ; 
Elle voit des vivans rafTembler leurs efforts, 
Pour defcendre enfonfein, qui ne s'ouvroit qu'aux 
morts. 



f 



. (€) 

O terre ! dont jamais les entrailles facrées 
Par des Peuples heureux ne furent déchirées 
Ouvre au fier Efpagnol tes antres mugiffans f 
Vomis pour le punir tes fimeftes préfens, 
Prodigue tes tréfors, comble fon efpérance: 
Ta libéralité fuffit à ta vengeance. 
Bientôt regorgeant d'or fès fuperbes vaifleaux > 
D'un fardeau dangereux fatigueront les eaux, 
Et leurs flancs vomiront avec tant de richeffes, 
De cent tourmens divers , fourçes enchanterefles 
3L»es maux des citoyens , les querelles des Rois , 
Et le fombre égoïfme & le mépris des lois ; 
L'amitié n'aura plus que de mourantes fiâmes ; 
L'intérêt en defpote affervira les âmes , 
Et cédant fon empire à ce maître nouveau , 
L'amour, de défefpoir , éteindra fon flambeau. 
Déjà même Cérès & fes triftes Compagnes 
Regrettent l'habitant des fertiles campagnes , 
Qui, laiflant fa charrue au milieu d'un fillon , 
Trop docile aux fignaux d'un fatal pavillon, 
Sous un Ciel inconnu va chercher l'opulence, 
Tandis qu'en fes vergers il trouvoit l'abondance. 
Sur les rives du Tage il reparoît enfin : 
H y porte de For , il y trouve la faim. 
Riche & pauvre à la fois > le faftueux Ibère 
Etale avec orgueil fa pompeufe misère» 



( 7 ) 

ïl partît généreux, il revient inhumain : 

La rage des lions fermente dans fon fein. 
Vers les bords de l'Afrique il tourne fa furîe. 
A quel prix ! juftes Dieux ! fa mollette eft nourrie 
De mets qui flattent moins les fens que fon or- 
gueil; 
De cent mille Africains ce luxe eft le cercueil* 
En proie aux Efpagnols, aux François, aux Ba* 

taves, 
Le nouveau Continent n'a point aflez d'Efciaves ; 
Nos befoins , nos défirs font plus vaftes que lui : 
Le Nègre y va traîner fa chaîne ôcfon ennui. 

O rive de Guinée ! ô commerce exécrable ! 
Où l'homme , au poids de For , marchande fon 

femblable. 
Ton femblable ! • • non , non , barbare ! il ne left 

pas; 
Il n'eut point à rougir de pareils attentats. 
Tyran! tun'esplus homme, après ce crime atroce: 
Ne fois pas plus cruel que le tigre féroce; 
Dévore ta victime , & ne l'enchaîne pas. 
Entends-tu cet Efciave invoquer le trépas? 
La mort, à ton exemple , eft injufte & cruelle, 
De ton cœur implacable , image trop fidelle, 
La tombe pour lui feul refufe de s'ouvrir , 
Et tu lui ravis tout, jufquau droit de mourir. 



( 8 ) 
D'innocens orphelins une troupe éperdue $ 

Pour la dernière fois, vient jouir de fa vue: 

Hélas ! on les fépare : ô comble de douleurs 1 

On leur envie encor des adieux & des pleurs. 

Toi, qui pour les humains fus long-temps in 
flexible , 
O Neptune ! arme-toi de ce trident terrible > 
Que l'art audacieux, des ondes foliverairij 
Par fes vaftes calculs a brifé dans ta main ; 
Venge, venge les mers du Tyran qui les brave, 
Engloutis à la fois & le Maître & FEfclave : 
La mort pour un Captif eft le bien le plus doux 
Le Nègre , en expirant , bénira ton courroux* 

Mais il defcend déjà fur ce trifte rivage * 
Où l'œil découvre encor les traces du carnage ; 
Soudain il eft jette dans ces gouffres affreux 
De Peuples enchaînés fépulcres ténébreux. 
Pénétrons avec lui dans cette horreur pro- 
fonde ; 
Il va porter la foudre aux entrailles du Monde ; 
Par fes tremblantes mains le nitre renfermé , 
Semble dans fa prifon dormir inanimé ; 
La mèche près de lui lentement fe confume , 
Le fpeâateur frémit , le falpêtre s'allume , 
Lance au loin les rochers & leurs vaftes débris , 
Ecrafent les forçats Tun fur Vautre engloutis. 



( 9 > 

Ciel ! j*ai vu trefTaillir ces montagnes tremblantes. 
De ce Monde ébranlé colonnes chancelantes : 
Sous cette voûte horrible un jour affreux nous luit > 
Ce jour eft effacé par l'inftant qui le fuit. 
Là , des vents déchaînés les obfcures cavernes , 
Là , des lacs fou terrains les immenfes citernes 
S'entr' ouvrent , & plus loin des torrens enflâmes 
Entraînent les mineurs à demi confumés. 
Rival du Créateur jufques dans fa colère, 
L'homme creufe un tartare au centre de la terre. 

Fuyons de ces cachots „ théâtre de forfaits , 
Où la clarté du jour ne pénétra jamais. 
L'humanité gémit au bord de ces abymes , 
Et ces champs à fes yeux offrent de nouveaux crimes* 
Cruel ! où traîne-tu ces Nègres languiffans , 
Courbés fous la fatigue & fous le poids des ans ? 
Ils expirent de faim (a), martyrs de ta mollefTe, 
Au milieu des travaux qu'ordonne ta parefle. 
Quel forfait a commis ce Caffre infortuné , 
Par un Maître inflexible (b) à Féchafaud traîné ? 



(a) La plupart des Colons ne donnent à leurs Nègres 
qu'un peu de chocolat pour les foutenir dans leurs tra-: 
vaux , depuis le lever du foleil jufqu'à fon coucher 

(b) La premièr e fois qu'un Nègre s'enfuit , on lui coupe 
les oreilles; la féconde, on lui coupe la cuiiTe; la troi* 
fième, on le punit de mort. K k Code Noir, 



(io) 

JDune main vigoureufe il a brîféfa chaîne; 
Déjà loin de nos yeux il fuyoit dans la plaine : 
Eft-il donc fi coupable ? Offenfe t-on les Cieux , 
Quand on fait recouvrer un bien qui nous vient d'eu> 
Eh quoi ! lorfqu'elle échappe à la ferre cruelle, 
La timide perdrix paroîtra criminelle ? 
L'agneau ne pourra fuir dans un bois retiré 
Le loup , ivre de fang , & de fang altéré ? 
Tu n'es point né barbare , & ton ame fenfible > 
Aux cris de l'indigent n eft point inacceflible ; 
Ta main fous la chaumière , où gémit fa vertu - 3 
Va lui porter fans fafte un fecours imprévu. 
Je te vois t'élancer du fein de ta Patrie y 
Affronter les Tyrans & les mers en furie , 
Dans Tunis , dans Alger épuifer tes tréfors , 
Pour fauver des Chrétiens , efclaves fur ces bord* 
Citoyen bienfaifant , & Colon tyrannique , 
Equitable en Europe , injufte en Amérique y 
Outrageant la nature aux rives du Niger , 
Mais aux pieds de V Atlas > tout prêt à la venger , 
On te craint en Guinée , en ces lieux on t'adore 
L'Européen te loue, ôc le Nègre t'abhorre; 
Ton exemple aux forfaits faura trop l'enhardir, 
Il apprendra de toi comme il faut te punir. 
Le Nègre n'eft point tel que l'ont peint tes ca 
prices ; 



(H) 

Il auroit eu nos arts , s'il avoit eu nos vices ; 

Auffi brave que nous , mais moins induftrieux y 
Le fer a manqué fèul à fon bras généreuXr 
Son bien fut la fanté , fon code la nature ; 
Il vécut fans befoins > il mourut fans murmure; 
Adorant fa compagne , 6c par elle adoré, 
Heureux d'ignorer tout , heureux d'être ignoré : 
Son ame par degrés fe feroit agrandie , 
Si ton joug odieux ne l'eût pas avilie. 
Tremble , tremble qu'un jour dans fon cœur abattu 
Il ne trouve encor un refte de vertu. 
En vain dans tes cachots ta crainte le renferme, 
L'excès du defpotifme en préfage le terme. 

L'homme naît citoyen, & maître de fon choix 9 
Sa fière volonté ne dépend que des lois. 
Où l'on reçoit des fers il n eft plus de Patrie : 
L'honneur ne defcend point dans une ame flétrie. 
Rois, craignez un mortel fous le îoug avili, 
L'Etat eft à fes yeux fon premier ennemi. 

O toi ! jeune Louis , dont la paifible aurore 
Promet des jours fereins au François qui t'adore* 
Tu dois un grand exemple à cent Peuples divers. 
Fais refpe£ter nos lois dans un autre Univers : 
Leur fublime équité n'admet point d'efclavage. 
Brife , brifeles fers du Nègre & du Sauvage ; 



Que ces infortunes foient libres à jamais , 
Et retiens les Captifs à force de bienfaits. 

Lu & approuvé, ce 18 Août 1777. CRÉBILLO] 

Vu l'approbation. Permis d'imprimer, ce 20 Août 177 

ALBERT. 



DU COMMERCE 

DES COLONIES, 

SES PRINCIPES ET SES LOIS, 

La Paix efi le temps de régler & d'agrandir 

le Commerce. 




178J. 



ï?"***"^!*»! 



INTRODUCTION. 

XjA récompenfe du travail fêtait mefurée 
fur les produits de chaque territoire , & la 
nature du fol donnerait par-tout des bornes 
à la population, fi le Commerce n'était pas, 
entre les mains des Peuples, un reflbrt uni- 
verfel qui fert à établir une puiffance indireâe 
d'une Nation fur l'autre 9 & qui communique 
fes impulfions jufqu'aux extrémités de l'Uni- 
vers. 

Sous ce rapport, le feul dont les hommes 
d'Etat piaffent être frappés, la diredion du 
Commerce ne doit pas être foumife aux vues 
des Négocians , dont l'unique fyftême eft d'a- 
cheter à bas prix & de vendre cher : elle eft un 
des principaux objets de Tadminiftration pu- 
blique, qui a pour but de multiplier les 
échanges & les travaux, & ne confidere les 
Marchands que comme des êtres a&ifs, que 
le défir de gagner rendrait nuifibles à la Na- 
tion elle - même , fi Ton ne favoit pas leur 
donner des occafions de faire payer à l'étranger 
l'impôt de leurs fervices. 

A 



Cependant les Lois commerciales deprefque 
toutes les Nations ont été diâées par les Corn* 
merçans , parce que , dans des temps où les 
lumières n'étaient pas généralement répan- 
dues 9 ils étaient à peu près les feuls que Ton 
pût confulter fur les objets de leurs diverfes 
entreprises. 

Il en eft réfutté de grandes contradiâions 
entre l'intérêt commercial de chaque Peuple 9 
te les Réglemens particuliers de fon Com- 
merce. 

Colbert, dont le génie a plus influé que 
ne peut croire le vulgaire , fur la (ituation & 
la politique aétuelle des principales Nations 
de l'Europe ( i ) % avait devancé par fes lu- 



(i) Colbert avoit attiré en France ks Arts & l'in- 
Juftrie , que Louis XIV en chaffa dans fa vieilleflè. 
Les hommes habiles & pleins d'énergie qui paflèrent 
en Angleterre après la révocation de i'édit de Nantes , y 
portèrent les grandes idées de Commerce & d'adminis- 
tration civile : délivrés de toutes entraves , leurs spécula- 
tions (è portèrent au degré le plus étonnant. C'eft à leurs 
entreprifes que l'Angleterre dut Tes fabriques , fon com- 
merce , & fes navigations hardies. Maintenant que ces 
germes de profpérité fe difpofent S. revenir dans leur 
pays natal , ne les en chafTons pas pat des idées rétrécics 
de monopole & de prohibition* 



3 
ïïiîeres tous fes contemporains» II penfait 
que la France, pour rendre les autres Peu- 
ples véritablement tributaires de fon induf- 
trie, ne devait mettre dans la maffe du Com- 
merce que l'échange de fon fupefflu ; qu'en 
toute circonftance , le Commerce des objets 
manufacturés étoit préférable à celui des ma- 
tières premières, & que les encouragement 
donnés à la pèche , les voyages du Nord , le 
cabotage des côtes de ]a France qui domi- 
nent fur les deux mers , étaient les feuls 
moyens de fournir des Matelots à nos forces 
navales. 

Avant lui, la France avait déjà des Colo- 
nies ; mais, foumifes à des Gouverneurs pro- 
priétaires , vexées par des Compagnies exclusi- 
ves » elles ne produifaient rien à la Nation, 
& leurs établiflemens languiflaient, 

Les Hollandais & les Anglais, déjà établis 
dans les Antilles, portèrent aux Français, 
leurs voifins , des fecours en tout genre , & 
les Nègres qu'ils firent fortir de leurs Colonies 
pour aider aux entreprifes de nos Cultiva- 
teuts ? furent la reffburce & les premières caufes 
de la fortune de ces derniers* 

Il fallut alors fupprimer les Compagnies ex- 
clufives , & les Colonies relièrent à peu près 

A ij 



4 
ouvertes aux Navigateurs français 8c étran- 
gers. Ceft par des introductions interlopes d*ef- 
claves & d'inftrumens aratoires , que ces 
Colonies commencèrent à fleurir : mais à peine 
donnèrent- elles des revenus, que les Fran- 
çais voulurent en bannir des rivaux dont la 
concurrence leur impofait la néceflîté du tra- 
vail & de l'économie; ils demandèrent de 
nouvelles lois prohibitives, afin de gagner 
beaucoup en peu de temps & fans peine : ils 
ne réuffirent dans leurs folliciations qu'en 
1727. Ce fut l'époque du privilège exclufif en 
faveur des Négocians français. 

La peine de galères & la confifcation des 
biens fut prononcée contre ceux qui favo- 
riferaient l'accès des étrangers ou des mar- 
chandifes étrangères dans les Colonies (1). 

Aufli-tôt les Armateurs de France abandon- 
nèrent toutes les autres branches de Commerce, 
pour fe livrer à la navigation des Antilles Se 
à la traite des Noirs , qui , pendant foixante 
ans, ont donné des profits toujours croiffans, 
& dont il n'y a point eu d'autre exemple dans 
les annales du Commerce. Ils ont ainfi retiré 
tous les profits d'établiflemens qu'ils n'avaient 



( ï ) Lettres patentes de 17*7 contre le Commerce 
étranger. 



1 

pas faits 5 qu'ils étaient hors d'état de faire, 
& que leur avidité ne ceffait pas d'épuifer ( i ). 

Sous ces lois exclufives & barbares, tou- 
jours enfreintes par les Colons & tes Adminiftra- 
teurs, toujours vainement réclamées par les 
Négocians , les Colonies ont éprouvé de 
grandes détreflès : elles fe feraient détruites, 
fi la hardiefle des fujets & l'humanité de ceux 
qui gouvernaient, Savaient pas bravé la ri- 
gueur de ces réglemens injuftes qui s*anéantif- 
faient par leur cruauté même» La navigation a 
été négligée, & tous les arméniens qui exi- 
gent de l'économie, ont été abandonnés à 
des Peuples moins favorifés par la Nature , 
mais excités par de meilleures lois. 

Les Négocians de nos ports n'ont point 
ceffé de s*enrichir & d'être remplacés par des 
hommes nouveaux , qui fe font enrichis à leur 
tour, tandis qu'il a fallu quatre générations 
pour former ces grandes fucreries qui ne font 
pais encore à leur plus haut degré de produit: la 
Colonie de Saint-Domingue n*eft pas à h moitié 
de fa culture. Ce retard eft provenu du défaut 

( i ) 11 eil de fait que les Négocians de la Métropote 
n'ont pas introduit la moitié des Nègres qui ont été ap- 
portés à Saint-Domingue depuis rétabîiffenaent de ceitc 
Colonie. 

A iij 



de Nègres , & de la contrainte où les Plan- 
teurs ont été pendant foixanté ans de jeter 
une partie confidérable de leurs revenus» que 
les Négocians de France refufaient d'expor- 
ter (i). Bs ne voulaient ni fouffrir que lest 
étrangers en fiffent des enlevémens, ni en 
donner aucun prix. 

On a donc toujours été obligé de fufpéndre 
l'effet de ces lois injuftés & de les modifier* 
Les guerres , les ouragans, les tremblement 
de terre ont néceflité fans ceffe Fadmiffion des 
étrangers dans les Colonies françaifes, dont 
les Marchands nationaux ne craignaient pas 
d'occafionner les pertes, fans pouvoir aider à 
les réparer. .Enfin , le Commerce des bois & 
des falaifofts, & l'exportation des melaflfes & 
firops, ont donné lieu en 1768 à FétablifTe- 
ment de deux entrepôts, lun au mole Saint- 
Nicolas pour Saint-Domingue, & Fautre. à 
Sainte-Lucie pour les Mes du Vent. 

Ces deux entrepôts excitèrent les réclama- 
tions des Négocians de tous les ports du 
Royaume, qui criaient : Les CoUnia font faim 
pour nous , confondant toujours leur intérêt 
avec celui du Royaume : mais le Gouverne- 



«MWWMWMk 



( 1 ) Les firops & raelaflès. 



7 
ment , raffuré contre ces clameurs par l'utilité 
évidente de ces nouvelles mefures , a cru de- 
voir y perfifter. I/augmentation rapide de la 
culture & du Commerce national ont juftifié 
Ùl prévoyance. 

I/événement mémorable qui a rendu TA- 
mérique Septentrionale à elle-même , exige de 
nouvelles combinaifons politiques. Des peu- 
ples nouveaux, fobres , & navigateurs , qui ne 
font riches quen denrées d'utilité première, 
fe trouvant placés entre la France & fes Co- 
lonies de F Amérique, ne tarderaient pas à 
rompre les barrières qu'on voudrait leur op- 
pofèr. Il vaut mieux accorder aux befoins 
refpe&ifs de nos Colons & des Américains du 
Nord, tout ce qu'on peut céder fans bleffer 
les intérêts de la Nation , que de caufer, par 
des prohibitions mal entendues , une contre- 
bande fi générale qu'elle ferait féditieufe. 

En afïurant à la Métropole tous les pro- 
duits des Colonies , foit quelle puifTe , ou ne 
puifle pas fub venir à leurs befoins, ce ferait oçca- 
fionne aux Colons des peftes qui ne tarderaient 
pas à fe faire reffentir dans toute la nation. 

Un Arrêt du Confeil d'Etat du 30 Août 
dernier , qui a fupprimé ces anciens entrepôts 
du môle & de Ste. Lucie, & en a fubftitué 

A iv 



8 

d'autres en plus grand nombre & plus à portée 
d'être furveillés par f Adminiftration , permet 
aux étrangers d'importer dans nos Colonies 
des bois de charpente & merrains, des falai- 
fons de toute efpece , du riz , des grains , des 
fruits, & des animaux vivans. 

Les Négocians des villes maritimes difent 
que par cette loi le Commerce eft ruiné, la 
navigation détruite ; que Tadmiflion des étran- 
gers dans les Colonies eft contraire aux prin- 
cipes de leur établiflèment. 

Nous prouverons dans ces Mémoires, que, 
loin d'avoir à redouter de femblables inconvé- 
lîîens d'une tolérance devenue néceffaire & 
di&ée par l'expérience, la politique, & l'huma- 
nité , il en réfultera les plus grands avantages 
pour toute la Nation % & qu'on accélérerait le 
fnoment de jouir de ces avantages, en ajoutant 
aux importations déjà permifes aux étrangers , 
celle des Nègres de Guinée. 

Pour difcuter avec méthode ces objets 
d'une grande importance pour toute la 
Nation , examinons d'abord quelles font les 
lois prohibitives que l'on veut maintenir 
ou rappeler 3 & quel en a été l'effet relative- 
ment aux Colonies, à la navigation, & aux 
manufa&ures du Royaume» 




En ta* m ■■■> m,f i jw B ■■ — ■■ iéW Ë 

i lllil M ^ v *x, %^ jç* v ^ 

a , — ■ 

DU COMMERCE 

D£^ COLONIES- 



PREMIERE PARTIE. 

CHAPITRE PREMIER. 

Contre Ze$ Zoiî prohibitives appliquées aux Colonies 
Franc aifes de V Amérique. 

JLie but que Ton fe propofe en établiffant 
des Colonies , c'eft de procurer de nouveaux 
débouchés aux marchandifes fuperflues de la 
Métropole, en échange d'autres denrées utiles 
ou plus faciles à commercer. 

Les colonies des Iles de 1* Amérique font 
fortir tous les ans de la Métropole , des mar- 
chandifes plus préciçufes par la main dceuvre 



ÏO 

que par leur matière, & fourniffent en échangé 
des denrées qui ont une faveur décidée dans 
tous les marchés de l'Europe. 

Four conferver ces deux avantages 9 falloit- 
il foumettre ces Colonies à un commerce ab- 
solument exclufif ? Nous nous croyons bien 
fondés à dire qu'il ne le falloit pas 9 parce que , 
fi jamais on n'avait fufpendu ou modéré cette 
exclufion, la fécondité des terres n'aurait pas 
elle-même furnionté les obftacles que le pri- 
vilège exclufif apportait à la cultivation. 

Ces Colonies Tont entreprifes par des Blancs 
& défrichées par des Nègres efclaves. 

Elles ne produifent que la moindre partie 
êes chofes néceflàires à la fubfiftance des 
Blancs. 

Elles ne produifent pas même fuffifamment 
de vivres pour Ses Nègres. 

Mais elles donnent en abondance des den- 
rées précieufes au Commerce. 

La nation a-t-elle un véritable profit à 
leur fournir exclufivement tout ce dont elles 
ont befoin? Non : il fuffit de s'affurer du 
plus grand débouché des manufadures na- 
tionales, & de la recette du produit des Co- 
lonies dans la plus grande extenfion poffible. 

Il n'eft jamais utile d'enlever à la Métro* 



II 

polè, des comeftiblès ou autres objets de pre- 
mière néceffité , pour les porter dans un autre 
hémifphere 5 tandis qu'on les vendrait auflî 
bien en Europe-, & qu'on pourrait en trouver 
un emploi plus utile dans le feift de la 
Nation même pa* l'augmentation de fes fa- 
briques (i). 

Mais s'il était impofîtble à la Métropole 
de fournir des comeftiblès à ces Colonies à 
un prix convenable, fi cela était démontré 
par l'expérience & par le raifonnement s ne 
ferait ce pas aller contre le but de ces éta^ 
bliflement * que de $y réferver une fourniture 
exclufive? 

Quand même les lois faites autrefois pout 
les colonies à fucre euflent été fondées fur de 
meilleurs principes que celui de donner aux 
Négoeians nationaux des occafions fans bor- 
nes de s'enrichir * ces lois auraient depuis 
long-temps cefle d'être applicables* tes gre- 
niers de ces Colonies font dans l'Amérique 



(i) ïl ne peut jamais être avantageux à là Natîbn 
de porter à Saint-Domingue des farines ou des grains $ 
31 ne faut y porter que des objets de fabrique. Ceft dans 
l'Amérique Septentrionale que font les greniers naturels 
de toutes les lies de l'Archipel occidental. 



12 

Septentrionale, les marchés ou fe vendent 
leurs produits, dans toute retendue du monde, 
Se la recette générale de ces produits , dans 
le fein du Royaume. 

Les denrées que Ton exporte des Iles Fran- 
çaifes s'élèvent chaque année à cent cin- 
quante millions (i). Les habitations de Su 
Domingue fourniflent les deux tiers de cette 
fomme, qui, fe prenant fur les confommateurs 
de tous les pays , forme en réaâion une cir- 
culation que Ton ne peut calculer à moins de 
lix cents millions : cette fomme immenfe fe 
répartit entre les Ouvriers & Manufaâuriers 
en tout genre , les Prépofés aux Fermes 
Royales , les Banquiers , Négocians 9 Naviga- 
teurs , les Colons & leurs fubordonnés -, enfin 
à un peuple innombrable, aux profits du 
quel les lois exclufïves de toute importation 
étrangère ne tarderaient pas à apporter une 
diminution confiderable* 

Car pour produire il faut cultiver : empê- 
cher les Colons de fe procurer les fournitures 
dont ils ont befoin au meilleur marché pof- 



( i ) Sans y comprendre le prix des melafles & 
firops. 



fîbîe, c'eft empêcher la culture & tarir la 
foiirce des richefles. 

Ceft du produit qu*il faut s'occuper, & 
non pas de la fourniture. Que les Colons bâ* 
tiffent à peu de frais des magafins & des 
fucreries , tant mieux ; qu'ils nourriffent leurs 
efclaves mieux & à meilleur marché, tant 
mieux; quils achètent même des Nègres de. 
traite étrangère s'ils y trouvent du bénéfice, 
tant mieux encore , puifqu ils ne cultivent 
que pour la Métropole & félon fes vues , & 
qu'après que toutes les Nations ont payé,, 
en achetant leurs denrées, le tribut qu'elles 
devaient à leurs établiflemens , le réfultat en 
eft verfé dans les ports de la France (i). 

Il faut conclure de ces vérités , qu'il y a 
eu de grandes erreurs dans la manière dont 
les Colonies des Iles Occidentales de F Amé- 
rique ont été jufqu'à préfent dirigées > & la 
première de toutes a été rétaWiffement des 
lois prohibitives» 

On allègue à ce fujet un paffage de Mon- 



( i ) Nous ne croyons pas devoir rappeler ici tous les 
principes de i'adminiftration des Colonies , ils font connus 
déformais, & viennent d'être parfaitement réftra& dans 
in Ouvrage d'un ancien Aduûaiftrateur* 



14 
tefquîeu t maïs cet Ecrivain célèbre , en tra« 
çant une idée générale fur les Colonies, n'a 
pas entendu qu'il ne dût être fait aucune 
attention à l'efpece particulière des Colonies 
à fucre , ni aux révolutions que fubirait le 
Nouveau Monde , ni enfin à i*impoflïbilitë 
d*approvifionner exclu fi vement des hommes 
qui vivent à deux mille lieues de la Métro- 
pole, & qui ont en abondance dans leur voi- 
finage toutes les chofes dont on les laiflè 
manquer. H dit ailleurs, avec plus de jufteflè, 
que les Infulaires doivent tirer leur fubfiftance 
de l'Univers entier. 

Les lois prohibitives étant fi nuifibles à nos 
colonies de l'Amérique 5 que Tunique reflburce 
était de les enfreindre fans ceflè , les Colons 
y ont réfifté pour l'intérêt même de la Mé* 
tropole , & les Adminiftrateurs ont fermé les 
yeux fur des introductions qui ne pouvaient 
jamais être ftériles ; enfin les établiflemens 
fe feraient anéantis , fi des fecours puiflàns 
ne leur avaient été fournis par les étrangers 
dès leur naiffance & dans les interruptions que 
les guerres apportaient à la tyrannie du Com- 
merce national. 

L'efprit de faveur & d'exclufion e# Qppofé 
à tout bon principe de Gouvernement^ quand 



la nécefïïté de prohiber n'eft pas évidemment 
démontrée, on doit laifler fubfifter la tolé- 
rance & la liberté. 

En fait de Commerce , de finances ou de 
manufa&ures , ceux qui foutienhent le fyftême 
de la liberté n'ont point de preuves à four- 
nir, parce que c'eft l'état naturel des chofes; 
c*eft à ceux qui demandent le monopole ou 
le privilège, à démontrer que des raifons d'é- 
tat le rendent indifpenfable; car les privilèges 
font odieux en eux-mêmes ; il eft de la fageile 
du Gouvernement de les refteindre toujours, 
fans jamais les étendre. 

Qu'efl>il refaite du Commerce exclufif de 
nos Iles en faveur des Négocians du Royau- 
me? L'abandon de toute autre efpèce de na- 
vigation, l'afFaibliflèment & la diminution de 
la race des Matelots. Ce Commerce eft de- 
venu lucratif > mais la culture à été retar- 
dée : la fertilité des terres , l'intelligence , l'ac- 
tivité des Cultivateurs , des capitaux tranfpor- 
tés fut ces terres fécondes, de toutes les par- 
ties de l'Europe , ont à peine pu fuffire à ba~ 
lancer les pertes & les préjudices qui réful- 
taient de ces lois barbares. 

Sans cefle il a fallu les fiifpendre pour évi- 
ter la ruine des établiffemens. Or rien ne 



i6 

prouve mieux le vtce des lois, que leur inexé- 
cution. Quand la raifon publique s'élève cin- 
quante années contre des régtemens , le Gou- 
vernement ferait inexcufable d'y vouloir per- 
fifter. 

L'affluence des denrées commerçables qui* 
viennent de nos Colonies , doit conftituer une 
partie eflentielle de la richefle publique , & 
il ferait abfurde de la donner en profit & fans 
réferve à quelques particuliers qui fe croi- 
raient bientôt intérefles à diminuer la quan- 
tité de ces denrées , pour les vendre plus cher; 
c eft le patrimoine national. 

Les Compagnies exclufives brûlent ce qu'el- 
les ne peuvent exporter, de même pendant 
foixante ans les Planteurs de nos Iles ont été 
réduits à jeter dans les pâturages les matières 
dont les Négocians de France ne favaient & 
ne voulaient tirer aucun parti. L'intérêt du 
Royaume & celui du Commerce eft qu'il y ait 
beaucoup de denrées commerçables & beau- 
coup d'hommes employés; fin térêt particulier 
de chaque Négociant eft de diminuer la quan- 
tité des objets commerçables, afin de les 
vendre plus cher , parce que c'eft toujours la 
rareté qui établit le cher prix.Ainfi le Commerce 
exclufif nuit également aux Colonies & au 
peuple du Royaume. Tirer 



17 

Tirer des étrangers les objets que la Mé- 
tropole ne peut fournir que difficilement & à 
un prix exceffif, c'eft augmenter dans la 
Colonie une profperité toute à l'avantage de 
îa Métropole , puifqu*elle en retire plus de 
denrées & y trouve un plus grand débouché 
des ouvrages de fes fabriques. 

Les Colonies ne doivent exifter que pour 
l'utilité gehérale de la Nation ; mais cette 
utilité n'eft point là conféquence des lois 
prohibitives, qui ruinent à la fois les manu- 
faâures , le Commerce , la marine, & les Colo- 
nies , pour enrichir quelques particuliers , au 
préjudice du Commerce que ces derniers 
s'empreffent de quitter. 




B 



i8 



CHAPITRE IL 

Du Commerce, de la Navigation Gr des Mate- 
lots, des Négocions & des fabriques* 

X-je Commerce porte la puiflànce des Etats 
au delà de fes bornes premières (0* & l'utilité 
des échanges a fait naître la confiance nçceflaire 
que Ton donne aux commerçans; ils font à 
la fois les débiteurs & les créditeurs de la 
Nation ; & lorfque les «échanges qu'ils avoient 
projeté n'ont pu fe réalifer avec bénéfice ? 
les lois viennent à leur fecours , & leur font 
indulgentes. Le Cultivateur & f Ouvrier font 
en ce cas le facrifice d'une partie de leurs 
travaux à l'utilité générale du Commerce 5 qui 
en réalife le prix* 

Les ouvrages inférieurs^ le caprice des 
confommateurs , & la réciprocité des avantages 
entre les Nations voifines, auraient rendu ces 
pertes très-fréquentes 9 fi la puiflànce publique 



( i ) Les échanges donnent aux hommes 8c à leurs 1 
travaux, des fubfiftances & un prix que la Nature du fol 
qu'ils habitent ne fauraient leur promettre, 



19 

Savait pas acquis de nouveaux reiïbrts par 
ïa fondation des Colonies. 

La bonne adminiftratîon de ces établttfe- 
mens confifte à multiplier les denrées colo- 
niales, pour les revendre à l'étranger, & non 
pas à borner la fortune publique au plus grand 
Bénéfice d'un petit nombre d'agens. S'il eft 
démontré que le Commerce de nos Colonies 
occafîonne une circulation annuelle de fix 
cents millions, il eft également confiant qu'il 
fournit aux finances du Royaume plus de 
cent millions de tributs annuels, qui fe payent 
fans efforts, parce que cette contribution 
publique eft prélevée fur les bénéfices du 
travail, & fur les plaifirs du luxe que procure 
la richeflè, S*il exifte quelque moyen d'éviter 
le malheur de demander au pauvre une por- 
tion de fa lubfïftance & de celle de fes en- 
fans, pour foutenir les charges de l'Etat &c 
les depenfes du Gouvernement , c'eft en 
augmentant dans les Colonies une opulence 
qui reflue dans toute la Nation. 

La converfion des marchandées de la Mé- 
tropole en denrées coloniales n'eft avanta- 
geufe qu à proportion de la fuperfluité de ces 
marchandifes , & de la difficulté qu'il y aurait 

B ij 



20 

k les vendre autrement, (i) Il peut donc être 
utile d'exciter les étrangers à porter dans les 
Colonies les objets qui font chers *n France , 
& que Ton ne peut en faire fortir qu'avec 
défavantage. 

Les premières importations de Noirs dans 
les Colonies Françaifes de l'Amérique avant 
1720 , ont été faites par les étrangers ; ceft 
h Métropole qui en a retiré le fruit. 

Les étrangers ont approvisionné fans cefle ces 
Colonies de toutes fortes de comeftibles(i), 
8ç n'ont reçu en payement que des denrées 
inutiles à la France*, il en eft refaite des 



( 1 ) Par conféquent la converfïon ou i 'échange des 
farines , de la morue , des bois , &c. , ne peut pas être 
regardée comme avantageuie à la France , parce que ces 
objets ont une grande valeur dans le Royaume & s'y 
vendent facilement. Il n'en eft pas de même des vins , 
des huiles , & des objets manufacturés , qui fe vendent 
moins aifément que le lucre, le coton, &c. 

(% ) « Nos Colonies ont été abandonnées des natio* 
» naux pendant les guerres > & ce n'a été qu'à force 
» de travaux , d'intelligence & de privations , que les 
» Colons font parvenus à maintenir faxiftence de leurs 
» établiiièmens *>. In (tractions données à un Admi- 
niftrateur fous le miruftere de M. de Choifeuil 



21 

épargnes, des accroiflemens de culture, des 
amas de denrées de qualité fupérieure, dont la 
Métropole à retiré le prix;& nos Négocians , 
qui ofent fe plaindre, ont encore enlevé tous 
les métaux & toutes les espèces numéraires que 
h Commerce Américain fans ceffe renouvelle 
& fait circuler dans nos Colonies. 

Ils parlent toujours de pertes & des fommes 
qui leur font dues, difènt-ils, dans les Co- 
lonies mais il eft démontré que toutes les 
dettes de nos Colonies ne s'élèvent pas au 
tiers d'une année de leur revenu ; & la fuccef- 
fion rapide des raifons de Commerce de nos 
Villes maritimes, prouve que beaucoup de nos 
Marchands fe retirent fans cefle & portent les 
fommes qu'ils enlèvent au peuple laborieux, 
dans ces grandes familles , cette oifiveté, ces 
grandes charges, & ces biens honorifiques où 
tout fe perd 6c s x engloutit au milieu des chi- 
mères d'une vanité fans bornes. 

Si malgré les guerres & Tinfuififance des 
fournitures nationales, G malgré d'autres obs- 
tacles & des abus fans nombre , les Colonies 
font parvenues à remplir en partie leur defti- 
nation, par la feule fécondité du fol, aidée 
de l'intelligence des Planteurs , il eft affez prouvé 
qpïl eft indifférent que la culture foît mife 

B iij 



21 

en mouvement par les Négocians Français % 
ou par la concurrence des Français & des 
étrangers 9 pourvu que le fuperflu des fabri- 
ques du Royaume continue de s'échanger en 
d'autres objets plus faciles à commercer. 

Il éft évident que la Métropole ne peut 
que gagner par lès fournitures de comeftibles, 
de beffiaux, & même de Nègres que les 
étrangers feront dans les Colonies. 

Nos Négocians demandent à fournir feuls : 
mais quels garans donneront -ils de cette 
fourniture , puifqu'il efî une infinité d'objets 
qu'ils ne pourraient livrer à des prix conve- 
venables, & d'autres qu'il leur eft impoflible 
de fournir à aucun prix? 

En demandant des lois toutes en leur fa- 
veur & qu'ils favent éluder dès qu'elles leur 
deviennent pénibles, qu'ils nous difent du 
moins quelle raifon d'Etat néceffite ces lois* 
La Nation gagne-t-elle à voir périr dans les 
voyages de Guinée la moitié des Matelots 
qui y font employés (i)? gagne- t-elle fur des 



(■r). On eftime la perte des Matelots qui fervent a la 
traite des Noirs ,à la moitié pour un voyage de dix- 
huit mois , & celle des Matelots employés au Commerce 
des Antilles , à un cinquième. 



*3 
fecôurs de comeftibles que nos pourvoyeurs 
ne veulent accorder qu'après la difette, pour 
en doubler le prix ? gagrie-t-elle à obliger les 
Planteurs d'abforber leurs revenus entiers 
pour nourrir leurs efclaves , à les mettre 
ainfi dans Kmpoflîbilitê de recruter leurs 
ateliers , & d*acquitter à ces marchands qui 
fe plaignent toujours 9 des engagemens ufurai- 
res ? Enfin , n'eft il pas ruineux de laifTer per- 
dre les denrées de qualité inférieure , qui fuf- 
firaient à payer les importations étrangères 
de comeftibles & de Noirs? 

Ne ferait-il pas plus avantageux à la Mé- 
tropole d'exciter ces importations & d'en 
retirer un revenu Royal , dont le produit ferait 
appliqué à l'encouragement de la navigation 
& du cabotage ? 

Quelle eft la raifon d*Etat qui pourrait 
déterminer le Gouvernement à facrifier à la 
cupidité de nos marchands tant d'objets de 
bien public & d'une fi haute importance? 
C*eft, difent-ils, qu'ils font un Commerce de 
luxe & non pas d'économie (i), quec'efî un viw 



(i) « Il nous eft impoftlble Je foute nir dans nos 

» arméniens la concurrence des étrangers, parce que 

» les Français font un Commerce de luxe , au lieu que 

B iv 



2 4 
inhérent à la nature des chofes , & que telle eft 
leur manière £itre. 

Ceft ainfi qu'ils mettent Tabus à la place 
du principe. Le vice dont îl s'agit n'efi point 
inhérent à la nature des chofes > mais à celle 
des lois prohibitives, trop favorables à la pa« 
reffe, à l'ignorance 9 à la cupidité de ceux 
qui les avaient obtenues; il eft une fuite de 
cet efprit de faveur & d'exclufïon , trop facile 
à s'introduire dans les Monarchies, & qui 
faifait croire à Montefquieu que les grandes 
entreprifes de Commerce convenoient mal à 
ces Gôuvernemens. 

Supprimez le privilège exclufif 9 le vice ne 
fubfiftera plus ; la concurrence des étrangers , 
en tout ce qui n'eft pas contraire à. la richeflfe 
nationale , donnera l'exemple de l'économie à 



» les étrangers font un Commerce d'économieî'que c*eft 
*> un vice inhérent à là nature des chofes, auquel il eft 
$> impoffible de porter aucun remède : cela tient à la ri- 
v cheflè du fol de la France , à la variété de les pro- 
ï> ductions , & des jouiflTances qui en font la fuite ; enfin 
*> c'ait parce que nous fommes Français, & que telle 
» eft- notre manière d'être ». Voyez Mémoire des Négo- 
cions au Miniftre de la Marine. 

Mais fi votre manière à* fat eft mauvaife, il faudrait 
en changer. 



2 $ 

nos Armateurs, & leurs en démontrera la 
néceffité. 

Plus le fol eft abondant en productions 
variées, moins la main d'oeuvre eft chère. 
Elle n'eft nulle part à plus bas prix qu'en 
France , & tout le tort eft du côté de nos 
Armateurs , puifque , malgré la fertilité de ce 
Royaume, une partie confidérable du peuple 
y endure des privations inconnues iux journa- 
liers d'Angleterre, d'Hollande, & des États 
Unis de l'Amérique. Les falaires de ceux-ci 
font mieux payés , & cependant les Arméniens 
& la navigation fe font à peu de frais. & 
ne font point onéreux à l'Agriculture. 

Attribuer ce défordre & ces contradidions 
entre la richefle du fol de la France & ïin- 
duftrie commerciale de ce Royaume, au ca- 
ractère des Français, ceft une injure gratuite 
que l'on fait à la Nation : de tels maux po- 
litiques ne proviennent que des erreurs du 
Gouvernement, trop facile à céder aux cris 
d^s Négoeians ; i!s ne proviennent que du 
Commerce exclufif des Iles de l'Amérique ^ 
qui, en donnant trop d'injuftes profits, a 
caufé le delaiflement de tous les autres Com- 
merces , & à fait négliger l'économie nécef- 
faire dans les arméniens. 



26 

Il ny a point de Commerce qui puiffe fe 
foutenir fans économie ; & fi les fervices de 
nos Négocians étaient trop chers pour qui! 
fût poflible à la Nation & à fes Colonies de 
les payer fans s'affaiblir & fe détruire 9 il fau- 
drait recourir au fervice des étrangers ; car 
pour que la Nation gagne , il fuffit que les 
retours des navires fe faffent dans nos ports* 
Le Monde entier nous fournirait des Matelots : 
& fi Ton employait à de nouvelles découvertes , 
à faire voyager en temps de paix lesefcadres 
royales , & à offrir au refpeâ des Nations les 
plus reculées 9 le pavillon Français 9 qui , pen- 
dant la paix , parait fi rarement fur les rivages 
lointains, toutes les fommes qui proviendraient 
des tributs que nos voifins payeraient volon- 
tiers pour naviguer dans nos ports & dans nos 
Colonies , nous ne tarderions pas à fotmer 
des Navigateurs habiles, courageux &robuftes, 
& nous n'aurions jamais à craindre ni la di~ 
fette des Matelots , ni l'abus des idées mer- 
cantiles qui attiédiffent leur valeur (i). 



(r) Cette idée doit paraître cligne d*être ac- 
cueillie du Gouvernement, parce qu'elle eft analogue 
au caractère de la Nation , à la grandeur de la Mo- 
narchie , aux befoins de notre Marine , & à la fituation 



2 1 
La traite des Noirs , la vente du fucre ont 
fixé toutes les attentions de nos Marchands ; 
nos Colonies 9 qui devaient être fécondes au 
profit de la Nation entière , ne Font été que 
pour eux. » On a mis dans les mains des Mar- 
?> chands français le fiphon avec lequel ils tirent 
» la fubftance de la Nation elle-même. Colbert 
» avait voulu leur en donner un autre pour 
» les étrangers ; mais ceux-ci ont bientôt trouvé 
» les moyens de boucher prefque entièrement 
» ce dangereux tuyau,» 

Se pourrait- il qu'un Roi qui veille au bon- 
heur de fes peuples tardât long-temps à re- 
connoître que la caufe fecrete de la misère 
de beaucoup d'hommes laborieux 5 fe trouve 
dans les vices du Commerce national ? Vou- 
lant encourager le cabotage & les navigations 
qui peuvent former les gens de mer , il deve- 
nait indifpenfable de mieux régler le Commerce 
des Colonies , & de le tourner entièrement à 



des Peuples voifîns , que leur fituation doit rendre 
plus comraerçans que guerriers, & qui n'ont jamais 
àÛ leurs profpérités navales qu'à l'indulgence & aux 
fautes du règne de Louis XV. Note d'un Officier 
général de U Marine de France* 



2% 

fon but, qui n*efl: pas la richeffè des Négocians, 
mais celle du Royaume. 

En temps de paix , nos Négocians ont ruiné 
la navigation & tari Tefpece des Matelots par 
le Commerce de Guinée & des Iles à fucre (i). 
Sans cefle la Nation sepuife à fournir à ce 
Commerce deftruâeur , des hommes qui font 
perdus pour elle. 

En temps de guerre 9 la fourniture exclufîve 
qu'ils réclament fait tomber , dès la première 
année , un tiers de nos Matelots dans les fers 
de l'ennemi (2) ; elle néceflite des convois qui 
affàibliflent notre Marine & occupent les 
vaïflèaux qui ne devaient fervir qu a des com- 
bats ; elle emploie encore des navires dont 



(1) La moitié des Matelots envoyés en Guinées meurt 
pendant le voyage : un quart de ceux qui vont à St. 
Domingue y périt ou déferte. 

(i) Dira~t-on que cette perte eft compenfée par ïe 
profit que fait un Marchand de Bordeaux à vendre aux 
Colons, en temps de guerre, un barri! de farine cent 
écus, & 66 livres une paire de feuliers, & à prendre en 
payement du fucre à 10 livres le quintal; en forte que 
Ton a vu dans la guerre de 17*6, à Léogane*, 13 bou- 
cauds de ftrere ne pas fuflke à payer un compte de four- 
wtures qui n'avaient pas coûté en France plus de 5 a 
écus. 



2 9 
l'Etat a befoin pour tranfporter les munitions 
& les armes néceffaires aux forces de terre & 
de mer. On a vu , dans la dernière guerre, la. 
cupidité, les clameurs s & la réfiftance même 
de nos Armateurs retarder une campagne dé- 
cifive , & prendre place entre les caufes dé« 
plorables d'un revers inoui. 

Nos Négocians ne fe font pas bornés à 
détruire la navigation & tout commerce d'éco- 
nne ; ce font eux qui , parleur privilège exclufif 
d'acheter à bon marché & de vendre cher, ont 
fait tomber les bonnes fabriques. Allures du 
débit, ils ont cefie de s'attacher à la qualité 
des ouvrages , & ont donné la préférence à 
des marchandifes de bas aloi , qu'ils achetaient 
au rabais. N'ayant point de concurrens , il ne 
leur était pas difficile de vendre ces marchan- 
difes de rebut au même prix que les meilleures, 
fubftituant l'apparence à la folidité. 

Mais c'eft encore un de leurs moindres crimes 
envers les Ouvriers nationaux : car il ne faut 
pas croire qu'ils n'aient porté dans nos Co- 
lonies que des marcnandifes françaifes 5 toutes 
celles qui donnaient plus d'efpoir de bénéfice 
ont été préférées, les toiles de Saxe, de 
SiléGe, celles de l'Irlande & de la Flandre, 
hs Indiennes fuifles & les toiles peintes en 



3° 
Angleterre , les marchandifes des Compagnies 
étrangères des Indes Orientales , ont été in- 
troduites par eux chaque année dans les Co- 
lonies françaifes. Telles font les caufes qui ont 
fait déferter les ateliers du Royaume & ont 
empêché nos fabriques de lift & de coton de 
parvenir à la perfection quelles pouvaient ac- 
quérir & qui les auraient mifes, avec le temps , 
en état de foutenir la concurrence des toiles 
étrangères. 

Toutes les fois que la loi prohibitive leur 
eft avantageufe , ils la font valoir -, fi elle leur 
devient contraire, ils l'enfreignent; & ceft 
ici que nous avons droit de leur reprocher 
que, fâchant le befoin que nos Colonies ont 
de Nègres , '.&. que l'importation d'un Negfe 
fur une terre rivale eft égale pour nous à la 
perte de detix ^ ils en ont porté plus de dix 
mille dans les Colonies efpagnoles , dont le 
Gouvernement s'inftruit à nos dépens & 
femble fe prévaloir de notre parefîe. 

Eft-ce donc parle défir de ces hommes qui 
iront point de patrie que le Gouvernement 
doit fe laiffer conduire ? N'eft ce pas ainfi que 
la Nation voit périr fes Matelots % détruire 
fes manufactures , les habitations manquer de 
Nègres ,& les Nègres d'alimens? LeCommerce 



3i 

exclufif defleche tout , & dévore à leur naïf- 
fance tous les germes de profpérité ; &lorfque 
le Gouvernement vient enfin à s'éclairer, 
lorfque, pour îa première fois peut-être, fes 
lumières femblent devancer celles des parti- 
culiers > tous les întéreffés à la durée de l'abus 
font retentir leurs clameurs jufqu'au Trône du 
Souverain , ils ofent lui demander hautement 
le privilège de fe repaître toujours 8c fans me- 
fure de la fubftance do Tes peuples* 




3* 



SECONDE PARTIE. 

1 Wi4 $$smî 



CHAPITRE PREMIER. 

Du Commerce par les étrangers dans les Iles 
Françaises de V Amérique. Motifs de V Arrêt dut, 
Confeil dtEtat du 30 Août 1784, qui accorde 
dans ces Colonies plufieurs entrepôts aux navires 
étrangers: 

J-iORSQUE les denrées des Colonies ne fer- 
vaient qu'à la confommation de la Métropole 
& que Ton était obligé d'y porter des farines 
& autres objets de première néceffité, pour 
nourrir les Coloné , il pouvait paraître dange- 
reux de permettre aux étrangers d'y aborder , 
parce que la Nation faifant le facrifice d'une 
quaritité d'objets de première néceffité , ré- 
fultans de fon Agriculture, pour fe procurer 
des fuperfluités 9 on devait craindre de voir 
ces fuperfluités , pour lefquelles on faifait àes 
dépenfes réelles , fe perdre dans des écoule- 
mens interlopes , & d'être enfuite obligé de les 
racheter chèrement de l'étranger. 

Cependant il eft de fait confiant que la fai- 
blefle de notre Marine , l'indolence de nos 

Marchands , 



35 

Marchands , le découragement occafionné paf 
le monopole de la Compagnie des Indes 
Occidentales , les guerres f & une infinité d'au- 
tres caufes lailïaient à cette première époque? 
le Commerce de nos Colonies de l'Amérique 
prefque tout entier entre les mains des étran- 
ger* 9 & que les Armateurs français ne s*y 
adonnaient que par , intervalles & concurrent 
ment avec eux* 

Le Commerce des Antilles avait alors en 
France des partifans & des contradiâeurs j 
on trouve dans les Mémoires du temps : 

* Que gagnons - nous dans le Commercé 
w des Antilles ? Nous y portons nos farines , 
» nos vins, & ce que nous avons de plus 
a» précieux; nous courons les rifques des nau- 
*» frages^ nous bravons un climat ennemi, & 
» les influences d'un ciel qui brûle & qui dé- 
» vore ; nous y perdons des Matelots ; & tout 
* cela pour un peu de fucre & de café que 
» nous achèterions auflî bien des étrangers. 
» Quand même il nous en coûterait un peu 
» plus cher , ce ne ferait rien en comparaifoa 
7> des pertes & des embarras que l'on éviterait ». 

D'autres difaient : «« Pourquoi porter en 
» Amérique nos bleds & nos marchandifes , 
n qui font utiles dans le Royaume , pour avoir 

C 



H 

.» du fucre & d'autres chofes dont on peut le 
» paffer? Nos Colonies reftemblent à ces mai- 
» fons de campagne qui tôt ou tard rui-* 
i*» nent le propriétaire* « Enfin on a porté l'inad- 
vertance jufqu'à demander dans le Confell de 
nos Rois à quoi fervaient les Colonies. 

Avec de telles idées le Commerce- exclufif 
de ces Colonies devait être accordé, fans 
contradiction , à ceux qui offriraient de s'en 
charger. Tirons des Colonies ce que nous pourrons , 
difait un Adminifirateur 9 avant d'être obligé 
yeut-étre de les abandonner. 

Mais ces Colonies ayant triomphé de toutes 
ces entraves , il a fallu s'éclairer. Ce n'a été 
que lentement : on a permis aux Marchand* 
de fâifîr les Nègres de jardin , pour fe payer 
de ce qui leur était dû , avant de reconnoître 
que, pour faire fleurir le Commerce, il faut 
que les Colonies foient bien cultivées 9 & que 
pour qu'elles foient bien cultivées , il y faut 
beaucoup de Nègres, 

Il a fallu que des garnifons fuflent privées 
de vivres en temps de guerre, & qu'il fût 
împoffibîe de leur en envoyer de la Métropole, 
avant que le Gouvernement s'apperçût que 
Ton pouvait décharger notre Agriculture du 
fardeau de nourrir entièrement nos Colonies * 



35* 

ert tolérant à propos les importations étran- 
gères. Mais combien n'a-t-ii pas fallu dé 
preuves & d'écrits avant que Ton ait reconnu 
qu'il n'était pas à propos que le Commerce 
gagnât beaucoup fur les Colons , parce que $ 
gagner fur eux, cëft affaiblir les moyens de 
cultiver, & que ce n'eft que du produit dé 
la culture que la Nation & le Gommerce peu- 
Vent retirer de gratlds profits ? 

Nous fommes maintenant arrivés à une heil- 
réufe époque , où le Gouvernement eft inftruit 
de ces vérités. 

Dans radminiftration des Colonies , on ne 
peut admettre que deux principes* 

Vendre dans les Colonies les marchandées 
«jui , dans la Métropole , ne trouveraient point 
d'acheteurs* 

Prendre en échange dés denrées plus Faciles 



à commercer. 



Les farines, le bœuf & les viandes fatées* 
la morue & autres pôiflbns fâlés , les grains j 
le riz , les fuifs , la cire , les cuirs , les boîs 
de -toute efpèce^ les chanvres & cordages 
trouvent beaucoup d'acheteurs en France? 
tous ces objets y font très-chers & très-re- 
cherchés > il tfeft point avantageux de les 

Cij 



3* 

porter clans les Colonies des Ifles occidefl- 6 
taies. 

La Métropole perdrait à être privée de 
toutes ces chofeS , dont le manque ou le ren- 
chériffement pourrait être fatal à fes manu- 
factures ; il faudrait les vendre trop cher aux 
Colons , qui , y employant une trop grande 
partie de leurs revenus , ne pourraient augmen- 
ter leur culture. 

Cependant toutes ces provisions font de 
première néceffité dans les Colonies *, il en eft 
jnême que Ton ne fauraittrop multiplier. Ce 
font les grains & les falaifons pour la nour- 
riture des Nègres. Il y a trois cent mille 
Nègres à Saint-Domingue; & la viciflitude 
des fécherefles & des pluies 9 un dérangement 
de faifons que tout le monde apperçoit, & 
dont on ne peut donner de raifon , ne permettent 
pas de leur faire trouver une nourriture fuffi- 
lante & aflurée dans les fruits & les racines 
<jue le pays produit. 

Les ateliers ont befoin d'être augmentés* 
puifque la culture eft encore bien éloignée 
d'arriver à fon terme $ & fi Ton augmenta 
«s ateliers par de nouvelles importations 



37 

<ïè Noirs , il faudra de nouvelles importatïoaS 
<le vivres. 

Maïs fi dans le voifinage de ces Colonies 
privées de comeftibles , & qui ne peuvent 
les tirer de la France fans diminuer les avan- 
tages que ce Royaume retire de leur établiffe- 
ment , il fe trouvait des peuples nouveaux 
poflefleurs de grands produits agricoles & 
capables d'importer à peu de frais dans tous 
les Ports de nos Iles les objets dont elles 
manquent , ne dirait-on pas que la nature les 
a placés là pour cette efpèce de fervice 9 & que 
cette Providence qui rafTemble les peuples & 
fournit à leurs befoins par les liens du Com- 
merce, les a prédeftinés pour alimenter des 
Iles où le bled ne vient point , & ne ferait 
Cultivé qu'au détriment de beaucoup de denrées 
précieufes ? 

Si ces peuples n'avaient point de manu- 
fa&ures , ne dirait-on pas qu'il ferait du plus 
grand intérêt pour la France de commercer 
avec eux, non feulement d'une manière dire&e, 
mais encore à l'aide de fes Colonies > qui lui 
rapporteront annuellement le montant de 
Fépargne qu'elles auront faite fur î'acquifition 
de leurs comeftibles & de leurs bois à bâtir ? 

Car cette épargne fera mife en culture * 



38 
dont le produit en fuçre, indigo, café 8i 
coton , fera vendu par les François ou à leur 
profit dans tous les marchés de l'Europe. 

Et fi ces nouveaux fournifleurs prenaient 
en échange de leurs bois & de leurs comefti- 
bles des denrées qui ne conviennent point 
aux Négocians de la Métropole , n^admirerait^ 
on pas les opérations de cette Providence , 
qui ne veut pas que rien demeure perdu dans 
la nature , & fait confbmmer dans le nord de 
l'Amérique, ces fîrops & ces eaux- de-vie de 
fucre qui appartiennent aux Français , mais 
dont leurs bons vins les difpenfent de faire 
ufoge? 

Ainfi les fûbfîftances de première néceffité 
nfëtant plus détournées en France de leur vé- 
ritable objet, nos manufactures ne tarderont 
pas à refleurir , &ç les payfans du Lirnoufîn 
& du Quercy redeviendront robuftes en man^ 
géant eux-mêmes les grains que Pavidité des 
Marchands portait à Saint-Domingue. La 
France vendra avec bénéfice à fes Colonies 
les marchandas dont la main-d'œuvre eft 
plus chère que la matière , & tous les peuples 
achèteront d'elle les denrées de fes Colonies* 
qui ne coûteront à la Nation qu'une augmen- 
tation de travaux, & feront par conféquent 



39 

une feurce ïntariffable de profpérités dans tout 
le Royaume. ÀinG l'Amérique Septentrionale 
vendra Tes comeftibles & fes grains, & les 
Colons leurs firops, leurs eaux -de -vie, & 
autres matières inférieures, fans que les vi- 
gnes & les diftilleries de la France en reçoi- 
vent aucun préjudice ; il en réfultera enfin une 
aâivité 9 une circulation, & des échanges mul- 
tipliés de bonheur & de travaux entre la 
France , fes Colonies , & fes Alliés ( i ). 



( x ) Il eft facile de préfenter l'apperçu de ces avan- 
tages. 

On fabrique à Saint-Domingue pour cent millions Je 
denrées Commerçables ; ce qui fuppofe au moins quinze 
millions en fîrops ou denrées de rebut, dont les Amé- 
ricains & contentent pour prix de leurs bois & de Jeurs 
comeftibles. Il y a plus de moitié de différence entre le 
prix de ces comeftibles & celui des mêmes objets que 
la France peut fournir. Deux quintaux de farine, achetés 
ic$ Américains , ne coûtent que ^% à 30 livres : 
on aura donc pour.i? millions ce qui en coûterait 30 
par les importations françaifes. 

Prix des firops 8c denrées inférieures , 
«|uinzç millions, ci. . . . . • • • 1^,000,000 UV. 

Economie, fur l'acquifition des co- 
meftibles , ......... 15,000,000 

Diminution fur te mortalité des Ne- 

C iv, 



40 

Quels jours plus heureux pouvaït-on pro- 
mettre à la vertu du Roi , lorfqu il a couvert 
de fa protection puiflante les Américains du 
Nord , opprimés par des Maîtres fuperbes * 
qui abufaient de l'empire qu'ils avaient ufurpé 
fur les mers ? 



grès» par la meilleure qualité & la 
plus grande quantité des vivres , un 
cinquième. Or il meurt chaque année 
lin vingtième de la otalité àes Nègres 
de Saint-Domingue, déduction faite 
des naiffances ; ce qui fait quinze mille 
Nègres, dont le cinquième eft trois 
mille Nègres à quinze cents livres , 
ci , . . v . 4,700,000. 



34,500,000, 
Cette Comme, employée annuelle- 
ment en nouvelles acqu lirions de 
Noirs , en donnera vingt-trois m le, 
dont le travail, évalué à 300 l.par tête, 
donnera •••••••••* 6,?oo,ooo. 



41,400,000. 

Voiîi donc un profit évident de quarante-un mil- 
lions quatre cent mille liyres par an, fans dépenfes nî 
frais. 

Et il en réfutera , dans les cultures & les échanges, une 
progreflîon que Ton ne peut apprécier. 



4i 

If n*en fera pas des avantages de ce Com- 
merce comme des ventes de denrées coloniales 
faites par nos Négocians , dont le prix n*eft 
pas toujours appliqué , à beaucoup près 5 à 
l'augmentation de la culture : le propriétaire 
de ces denrées en donne fouvent une partie 
en payement d'objets frivoles ; il ferait même 
dangereux que cela ne fût pas, parce qu'il 
faut faire vivre le pauvre.» qui n'a pour patri- 
moine que la vanité des riches ; fouvent une 
autre partie fe perd dans des voyages de 
plaifir & dans le luxe de la Capitale, fouvent 
aufli va-t-elle s'engloutir dans les mers ou 
dans les faillites des Marchands. Mais les avan- 
tages que les Colons retireront du Commerce 
qu'ils feront avec les Américains feptentrio- 
Baux , feront tous appliqués à la culture y les 
melaffes & lîrops ne peuvent fe vendre qu'aux 
Américains ; ceux-ci ne peuvent les payet 
qu'avec des bois & des comeflibles, & les 
bois & comeftibles ne peuvent être employés 
qu'en nature fur les habitations. 

Deux autres confîdérations ajoutent à l'uti- 
lité de ce Commerce américain : i°. un quart 
des équipages des navires français périt ou 
déferte à Saint-Domingue, & il n'eft pas dou- 
teux que la mauvaife qualité des vivres de 



4* 
«s équipages a toujours contribué à cette 
perte de Matelots 5 nos Armateurs pourront 
déformais renouveler à peu de frais la meil- 
leure partie de leurs provifions 5 2°. les Amé- 
ricains pourront prendre en échange des vins, 
des étoffes , des objets de manufacture. I/oc- 
caitond'un Commerce fait naître d*autres occa- 
fions; la fréquentation amené entre les peu- 
ples , des habitudes réciproques ; il pourra donc 
fe vendre à Saint-Domingue un plus grandi 
nombre de cargaifons françaifes. 

Les Américains prendront à Saint-Domin- 
gue , comme ils ont déjà fait , des charge- 
mens entiers d'objets qui fans eux ne trou- 
veraient point d'acheteurs, & ils donneront 
aux ports de cette Colonie la préférence fur 
tous les autres marchés qu'on pourrait leur 
ouvrit, à caufe de la facilité qu'ils auront de 
payer avec des denrées abondantes dans leur 
pays & rares dans les Antilles. (1) 



(1) J*ai fait i Newprovidcnce , difait qn Améri- 
cain , f expédition d'un bateau qui m'a coûté mille 
dollars; j'y ai mis pour fîx cents dollars en bois, 
grains , faiaifons , bétail , chanvres , refînes & gou- 
drons ; j'ai vendu tout au Cap à un Négociant de 
Bordeaux qui y eft établi, en échange d'un fefte de 



43 
lîs achèteront des Anglais les fournitures 
de l'hiver , les gros draps & lainages ; & des 
Français les habits de Tété. Peut-être porte- 
ront-ils à nos Colons de h bière , âes cuirs , 



eargajfon de France , dont la vente languiffait. Il 
rn'a fiit bon marché , parce que j'abrégeais le fé«* 
jour & les frais de Ton navire dans la Colonie. 
Je lui ai vendu à bon compte par la même rai (on , 
êc parce que Jes denrées que je lui livrais cothaien? 
moins à la Nouvelle Angleterre, que les cargaifon 
qu'on eft obligé de porter a Bordeaux pour y faire 
Jes mêmes emplettes. J'ai douhlé mes fonds dans ce 
Voyage : les Armateurs Français y ont auflï trouvé leur 
avantage , & y ont ajouté à leur bénéfice celui de fa 
revente qu'ils ont faite aux habirans ? des marchandifès 
qu'ils ont achetées de moi , & fur le détail desquelles 
ils ont gagné plus de quinze pour cent. La France pour- 
rait , au moyen de fes Colonies & en profitant de 
nos fervices pendant qu'ils font encore à bon marché 9 
doubler rapidement fes entreprifes de Commerce. 

Cet homme avait raifon ; il y aurait une fort mau- 
vaife politique à ne pas profiter des fervices des Amé- 
ricains , pendant qu'ils (ont, comme il le difait très- 
bien, encorç à Bon marché. Quand ces (èrvices devien- 
dront chers, quand il y aura une réciprocité d'avantager 
entre les Américains & nous, alors on pourra les répu- 
dier : mais à préfent que tous les avantages font de 
notre côté , il y aurait bien de h mal-adrcfle à ne cas 
les faiûr- 



44 
de la coutellerie d'Angleterre ; maïs , à coup 
sur, ils achèteront de nos Marchands les 
vins , les denrées du levant , & celles de Pro- 
vence & d'Italie. 

Leurs ports étant ouverts à toutes les Na- 
tions, ils nous apporteront tout ce qu'ils 
auront à bon marché ; mais ils prendront en 
échange ce qu'ils ne peuvent obtenir que de 
nous» 

Or, fï Ton confidere la Situation maritime 
de la France , fes productions , & celles des 
nations voifines , l'ancienne fplendeur de nos 
Manufactures*, celle qu'on peut leur redonner % 
& enfin la multitude de nos avantages terri- 
toriaux, on fera forcé de convenir que (ï , dans 
une foire générale des quatre parties Monde, 
tout le fuccès ne nous demeure pas , ce fera la 
faute de nos agens. 

Mais à tous ces motifs qui ont donné lieu 
à l'Arrêt du Confeil d'Etat du 30 août der- 
nier , il s'en joint un encore plus digne d'être 
remarqué ; la néceflité , plus puiflante que les 
lois. Il ne faut pas fe perfuader que les Amé- 
ricains auront été placés par la Nature entre la 
France & les Antilles , & qu'ils ne feront aucun 
Commerce dans nos Iles; hardis navigateurs , fi 
on leur refufe l'accès des grands ports ; il abor- 



4* 

deront la nuit dans toutes les anfes 9 dans les trous 
de rochers , & y feront des débarquemens dan- 
gereux s ils enlèveront les denrées précieufes 
que Ton doit réferver au Commerce national : 
rien ne pourra les empêcher de faire ces en- 
levemens interlopes ; car il eft impoflible de 
garder dans tous les points une côte de cent 
cinquante lieues; abordable par-tout, on ne 
peut pas Penceindre de barrières» 

Les Colons leur prêteraient affiftance * & 
plus la prohibition ferait févere , plus ils au- 
raient d'intérêt à la braver; car la prohibition 
fait naître le cher prix > & le cher prix eft 
l'attrait de la contrebande. 

Or, fi le nombre des délïnquans eft plus 
grand que celui des obfervateurs de la loi pro- 
hibitive , cette loi n'eft rien que le plus ridicule 
& le plus méprifable des. abus. 

Le feul moyen de régler le Commerce des 
Américains avec nos Colonies, c'eft de le- 
rendre public , c eft de permettre à leurs na- 
vires d'aborder dans les plus grands ports ; ifs 
y feront furveillés : donnons-leur promptement 
xxn bénéfice légitime , de peur qu'ils ne foient 
tentés de s'en attribuer d'autres plus dange- 
reux* 

Hâtons-nous * pendant qu'il en eft temps 



4* 

encore > ne leur kiflbns point de prétexte de 
fe fouftraire au joug modéré quil eft néceflàire 
de leur irapofer. 

l/Arrêt du 30 août était un règlement in- 
difpenfable, il eft falutaire dans toutes fes 
parties * & fi l'on pouvait y trouver quelque 
chofe à redire , ce ferait une forte de refpeâ 
pour de vieux préjugés qui font autant d'abus* 
Croie -on que les Golons payeront quarante 
fraocs un quintal de mauvaife farine de Nantes é 
tandis qu'ils pourraient avoir à quinze francs la 
fine fleur de Philadelphie? L'attrait d'une telle 
contrebande eft trop grand pour que Ton y 
puiffe réfifter. 

Il eft bien vraifemblable auflî que les Amé- 
ricains ne viendront pas acheter à Bordeaux 
le fucre, le café & l'indigo néceflaires pour 
leur confommation» N'aurait-il pas été à pro- 
pos de prendre cet objet en confîdération 3 
& de fixer, par exemple , les qualités & la 
quantité dts denrées qu'ils pourraient expor- 
ter (l)> afin de réferver les qualités fupérieures 

( t ) On pourrait permettre à chaque navire au-deflua 
de 150 tonneau* , d'exporter cinquante boutauds de fuerc 
de la féconde qualité , à la charge d'un droit qui ne pour- 
rait être moindre de fix pour cent, & de même à propor- 
âon de la grandeur des navires. 



47 
au Commerce national , & d'impofer fur ces 
exportations limitées un droit fuffifant pouf 
qu'ils ne pufTent pas, en cas de revente , fou- 
tenir la concurrence de nationaux. 

Il eft une dernière efpèce de Commerce qu'il 
ferait enfin indifpenfable de leur permettre ; 
c'eft la traite des Noirs. A ce mot , nous de- 
vons nous attendre à de nouveaux cris de 
ralliement de la part de nos Négocians j mais 
fans nous arrêter à leurs difcours , tâchons 
de démontrer que la traite de Noirs par les 
Français neft quun impôt fur la Nation % 
dont les Colonies font le prétexte, & dont 
il ferait facile & avantageux au Royaume de 
fe voir délivré* 




40 



«M 



CHAPITRE IL 
JDt la traite des Noirs* 

JL/es Colonies des Iles Occidentales de F Amé- 
rique font cultivées par des Nègres; leur 
nombre eft la mefure des travaux 3 & leur 
travail eft celle des produits» 

Plus il y aura de Nègres 9 plus il y aura de 
terreins cultivés. Les Colonies Ànglaifes ne 
font pas auffi fertiles que les nôtres , mais des 
ateliers nombreux leur font produire de grands 
revenus. 

De tous les Marchands de Nègres , les plus 
habiles font les Anglais : ils les achètent à 
bon marché , fe les procurent en peu de 
temps , & les vendent à proportion de cette 

diminution de frais. Un Nègre brut, qui le 
vend deux mille livres à Saint-Domingue par 
les Traiteurs français , ne vaut que la moitié 
de ce prix à la Jamaïque* 

1res Anglais ne font pas la traite des Noirs 
dans les mêmes lieux ni de la même manière 
que les Français} ils n'emploient pas à ce 

Commerce 



" : 4P 

Commerce les mêmes marchandées ht ïet 
mêmes valeurs que nous, 

Eft-il avantageux au Commerce de h Mé- 
tropole de vendre les Nègres aux Colons à 
des prix exôtbitans ? Non j car fi la mémo 
fomme qui paye dix Nègres pouvait en payer*, 
vingt 5 l'augmentation de la culture ferait dou 
ble, & l'augmentation des produits fuivraif dans 
la même proportion* 

Eft-il avantageux à la Nation que les Nègre* 
foient importés à Saint-Domingue par des 
Français ? Non ; car ce rfeft pas le bénéfice 
de la vente qu'il faut confidérer 9 mais le pro* 
duit du travail dès Nègres vendus» Peu im- 
porté qu'un Nègre vienne de la Côte d*Or ou 
des bords du Niger; qu'un Juif d^ngleterre 
ou de France Tait acheté du brigand qui» 
fous le nom de guerrier ou de Roï, l'avait 
réduit en captivité, pourvu qu'au bout dû 
l'année il ait produit la fomme de travail qu'on 
devait en attendre. 

Cependant nos Négociatis ne veulent pas 
céder à ces raifons. Le privilège de vendre 
des Nègres de Guinée à Saint-Domingue eft-il 
donc fi précieux, que , pour leconferver, an 
doive faîte des efforts f Ils aiment mieux que 
les Colonies ne foient pas cultivées , que du 



n'être pas feuls à y fournir des Nègres ; plu& 
il en meurt , plus on en manque , plus Us fe 
réjouiffent* parce qu'ils les vendent d'autant 
plus cher 9 Se ils ne peuvent les vendre cher 
que par lafévéritédu privilège exclufif '<, car ils 
abondent dans les Colonies Anglaifes $ & y 
font à bon marché (i). 

Mais eft-ilde l'intérêt national 9 eft-il même 
convenable dans un fiecle éclairé de leur ac- 
corder exclufivement ce Commerce ? Eft-ce le 
genre de négoce dont les Français doivent 
fe montrer jaloux y foit à caufe de fes opé- 
rations , foit à caufe de fes produits? 

C'eft un Commerce deftrudeur & vicieux, 
& qui, s'il n'était pas dangereux & contraire 
à la profpérité publique ferait au moins effrayant 
pour les mœurs ? 

Quand on voit les Nègres fur les grandes 
habitations de Saint-Domingue , ayant chacun 
leur jardin qu'ils cultivent à leur profit 9 leurs 



( i ) Nos Marchands ont porté fuccelîîvemeot le prix 
des Noirs de mille livres payables en trois ans , à 15,00 
livres payables en dix-huit mois , & de 15,00 livres â i,oob 
livres, dont un tiers comptant, le réftedans Tannée : enfin 
ils ne veulent pins en vendre qu'à 1,400 livres , & ne font- 
que fix. mois de crédit* 



s* 

patiîes y îôuf bétail j un habit de toile fine 
pour les jours de fête ou de repos, fe livrer > 
après le travail, au plaifir d'être enfemble^ 
danfer ou caufer de leurs amours ; l'efclavage 
ne paraît plus une injufticet. Si l*on ôte k 
l^efclave l'indépendance & la propriété , il perd 
en même temps la prévoyance & les fouci$ 
qui tourmentent la vie* Il y a tant d'hommes 
qui n'ont pas le courage de s'appartenir Ôfc 
Tefprit de fe Conduire > que la plupart feraient 
heureux d'avoir un maître riche* chargé de 
prévoir leurs befoins phyfiques , & qui eût 
un intérêt perfonnel à leur confervation. Les 
Nègres des Colonies font moins malheureux 
que les Journaliers de l'Europe , qui, n'ayant 
rien & ne pouvant compter fur rien, n'exi£ 
tent que pour craindre & fouffrir. Maïs quand 
on confidère de quelles iniquités les Noirs ont 
été les vi&ibaes avant de paffer à cet état de 
travail 5 d'infouciance & de tranquillité , l'ef* 
prit fe révolte & le cceut fe refferfe ; urt 
mouvement cFhorreur s'empare de toutes les 
facultés de l*homme a qui l'avarice n'a pas 
fait perdre tout fenùment dt compajjïon (i). 



(i) Mille defpotes faibles & inconnus fe partageât 
fci côîe d'Afxique. Les combats & quelques «adiuous 

D ij 



Quand on fe tend à bord des navires dé 
nos Marchands de Nègres 5 c eft là que Ton 



fondent leur fouveraineté. L*adulation de nos marchands 
de Nègres leur donne le nom de Rois, les Anglais les 
appellent Chefs. Les diffentions que les Européens fut 
citent fans ceiFe entre ces Chefs, çaufent les guerres, 
les guerres , l'efclavage j Tefclavage , la traite » la traite , la 
dépopulation. 

Elle eft telle à préfent,que les rivages font déferts» 
& qu'il faut aller chercher des efdaves jufqu*à deux cents 
lieues dans l'intérieur des terres. Dans les plus grandes 
& les moins barbares de ces miférables hordes que nous 
appelons Royaumes , les lois ne font que l'avarice du 
Prince 9 & fes richeflès la Vente des réfraciaires. Tout 
délit & toute faute eft un prétexte de confifquer & de 
vendre le délinquant , & le Souverain étant tout à la 
lois le Juge & le vendeur, on ne doit pas s'étonner de 
fa répugnance à trouver des innocens. 

Les artifices que les Capitaines de nos navires de 
Guinée fe permettent poux faciliter la traite & mufti* 
plier au profit des Rois Nègres les prétextes de faire 
des efclaves pour les vendre, font infinis, & le récit 
ea ferait trop pénible Se trop humiliant. En un mot , 
quand un grand navire cft ancré fur la côte d'un de 
ces petits Royaumes , les maffacres , les guerres , les 
rapts, & les confiscations ne donnent point de relâche 
aux malheureux jufqu'au moment de fon départ. 

On arrache la fille des bras de fa mère, qui avale 
fa langue & s'étrangle de défefpoir; les fils ne peu* 



53 

reconnaît les traits de l'efclavage & fon Igno- 
minie, Réduits à la condition des animaux. 



vent plus fècourir la vieilleflè de leur père ; celle qui 
iè croyait au jour de fon mariage , eft féparée de fon 
amant. Le premier coup de canon , dont îe bruit fe 
prolonge & le répète en frappant les rochers du ri* 
vage, femble être un ordre funèbre qui ne laiffe de 
pouvoir aux ientimens de la Nature , que pour accroître 
les fuppiiçes des infortunés : les convulfions du défeipok 
qui iesfaifit, ne peuvent émouvoir les acheteurs féroces 
qui les chargent de fers & les entaiTent les uns fur les 
autres dans la cale de leurs navires, C'eft là que Ton 
entend les pleurs & les fanglots ; c'eft le féjour infecfc 
& ténébreux de la douleur amere , ou f homme n'a pas 
befoin de parler pour faire comprendre quel eft l'abîme 
de fon malheur. 

La contagion & la mort n'y donnent point de trêve f 
& le fommeil n'y peut entrer. La garde y eft auflï vigi- 
lante que le défcfpoir eft affreux ;des hommes farouches , 
armés de chaînes & de fouets , y réalifent ce que la 
fable nous raconte de l'activité des Furies : mais enfin 
quelquefois le CieJ eft jufte, & la Nature venge fon on- 
trage. Les cruels , que l'appât de l'or entraîne à choirtc 
pour métier la pratique infâme d'acheter , d'emprifonner» 
Se revendre des hommes , font immolés à la haîoe qu'ils 
infpirént, ou plutôt à l'équité terrible. 

Le métier des brigands a-t-ït rien de plus affreux & 
peut-il jamais finir d'une manière plus finiftreîEt voill 
[a mefure de crimes que nous voulons difputet à des 

Diij 



;4 

il ne leur relie pas même la dernière préroga- 
tive de rhomme , celle de parler & de com- 
muniquer leurs fentimens : étrangers à leurs 
tyrans & au pays où on les conduit , étrangers 
les uns aux autres & tirés à la ronde des 
cantons où Ton parle des idiomes différens, 
î!s ne peuvent s'expliquer que par fignes ;. l'igno- 
rance de leur fbrt ajoute à leur infortune ; la 
plupart croient qu'on va les égorger, & le 
plaifir que leur caufe la vue des autres Nègres 
de nos Colonies , joyeux & bien vêtus , doit 
donner une idée de toutes les angoifles dont 
ils ne font que fortîr. 

Laiflbns donc aux étrangers , laiflbns à nos 
ennemis politiques ce que ce Commerce peut 
avoir de lucratif, afin qu'ils fe chargent auflï 
de ce qu'il a de déteftable & de vil* (i) 



marchands étrangers 1 Ah ! plutôt rejetons fur eux 
cet odieux Commerce , & n'achetons des efclaves 
que pour adoucir leur malheur. Le Mufulman qui 
acheté un forçat pour bêcher fes jardins, n*eft pas odieux 
s'il le traite avec humanité; mais le Pirate qui l'enchaîne 
& le vend , cil un mortel abominable. 

( i ) Il y a des hommes que ces considérations ne 
peuvent toucher; & lorfque M. Turgot, Miniftre & 
Contrôleur général des Finances, ne voulut pas Iaiflçr 
porter fon nom à un navire de Nantes deftiné à c€ 



.a 

Mais des hommes aux yeux defquels le gaïa 
ennoblit tout, ne font pas jaloux de rejets* 
fur autrui ce que ce négoce, malheureufement 
néceffaire , peut avoir de honteux *, l'houneuc 
eft le premier des facrifices qu'ils font à la 
cupidité ; & toutes les fois qu'il s'agit de leuc 
intérêt perfonnel, la bienféance n'eft pas plus 
ménagée que l'intérêt du Commerce ou celui 
de l'Etat Ci). 



Commerce , l'Armateur aima mieux en changer le nom 
que la deftination. 

( i ) Comment pourroit-on excufer les fraudes don 
nos Négociant font faire Tapprentiffa ge à leurs agens 
dans le Commerce de Guinée ? Avant de mettre Ie$ 
Nègres en vente , pîufieurs Chirurgiens s'occupent à ré- 
percuter les fymptômes de toute nature qui pourroient at- 
tester à l'acheteur les maladies de leur fang. Après un 
déjeuné où l'avarice prodigue les liqueurs fortes & les 
mets qui peuvent exciter à boire un vin choifî poi:r 
enivrer, on conduit les acheteurs dans une partie du 
navire ou Ton a porté robfcurité , fous le prétexte 
d'oppofer àes obftacîes à la chaleur du jour. Les Nè- 
gres , rafés dans toutes les parties de leur corps , afin de 
les ra;«2unir, font frottés d'une huile noire , qui rend Ie fi 
plqs malades fêmblables à ceux qui jouiffènt d'une 
famé robufte j ils vont mourir fur les habitations , victimes 
de ces maux que l'on avait cachés, 

D iv 



La traite des Noirs elt onéreufe à la France, 
elle emploie des marchandifes de prix 9 tandis* 
que nos rivaux dans ce négoce le font avec 
des chofes de peu de valeur; ils ont des ma- 
tières qu'il nous eft difficile de nous procurer; 
leurs comptoirs & leurs établiflemens fur la 
côte leur facilitent des moyens d'économie, 

La valeur des cargaifons françaifes pour 
Ja côte de Guinée , & l'argent qu elles font 
fortir du Royaume , ne font pas les plus 
grands inconvéniens de ce négoce ; la perte 
de beaucoup de Matelots mérite l'attention 
du Gouvernement. 

Nos Négocians arment de grands navires 
pour la traite des Noirs; les étrangers n'y 
emploient que de petits bâtimens : le féjour 
des navires fur la côte eft proportionné à leur 
grandeur, & la mortalité eft une fuite de la 
durée de la traite, 

Dix mille Noirs que les Français importent 
dans nos Colonies de l'Amérique avec beau- 
coup de peine pendant chaque année de paix, 
ne donnent à répartir entre les Armateurs 
qu'un bénéfice d'environ deux millions* Cette 
fomme étant égale au cinquième du capital 
employé à ces arméniens , fembie être un 
bénéfice exceflif ; mais elle n'eft que la corn- 



penfation d'une infinité de périls ; 8t en /ûp- 
pofant que la concurrence étrangère dût leur 
enlever ce profit , né le retrouverait- ôii pas 
dans Téparge que les Colons feraient fur 
leurs acquifitions de Nègres *, épargnes qui 
les mettraient en état d'en acheter un plus 
grand nombre, & par conféquent de donner 
au Commerce plus de denrées à exporter» Ort 
ferait difpenfé de toute mife dehors , & des; 
rifques de la navigation , & de la perte de 
beaucoup de Matelots (()• 



( i ) En évaluant îa perte que nos Négocians trouve- 
roient à ne plus faire le Commerce de Guinée, à leur 
millions par année de paix ,. il convient de voir ce que 
h Nation gagnerait à abandonner ce Commerce aux 
Armateurs écrangets. 

La traite occupe 4^00 Matelots, donc 
la moitié périt en Guinée ou dans les 
Iles; économie de Matelots, ci , . « 2,r?o Jiom 

Les Colons fe procureraient les mêmes* " um 

Nègres à un tiers de moins, ci , . . 3,330,000 Kv« 

Intérêts de cette fomme , épargnés & 
employés à la culture à 8 pour 100, 
ci, ....... -.,..,. 264,000 

Intérêts de dix millions que les Nego- 
cians employeraient à d'autres Commerces 
4 £ pour 100 pour dix-huît mois que 
durent les voyages des Français en Gui- 



Eft-il néceflàire d'enrichir dans un feul 
voyage les Capitaines qui vont en Guinée ? 
Eft-il indifpenfable de rendre ce voyage fi 
coûteux y que ni les Colons ni la Nation 
n'en puiffent fupporter les frais ? 

Les Colons en voulant acheter les Nègres 
de Guinée au meilleur marché poflîble, ne 
défirent rien de contraire aux intérêts de la 
Nation \ ce qu'ils demandent eft conforme 
aux vues du Gouvernement» Ils ne veulent 
que les moyens de cultiver plus de terres, 
d'où il réfultera un plus grand profit pour 
l'Etat & pour les Négocians eux-mêmes. 

Que les Négocians biffent aux étrangers 
fimportation des Nègres de Guinée 9 puif- 
qu'ils ne favent point en faire la traite, & 
que leurs fervices & leurs crédits font trop 
chers. D'ailleurs ils font obligés de tirer de 
l'étranger beaucoup de marchandifes pour ce 
Commerce, ou d'y fubftituer des objets de 
prix* ce qui tourne au détriment de la Me- 
née , . . '• . 900,000. liv* 

4,4£4,oqq. 
L'Etat gagnerait donc 4,494,000 livres, & *7fa 
Matelots , an Heu de perdre par l'abandon qu'elle feroit aux 
Etrangers du Commerce de Guinée* 



59 
tropofe , quï fournit ces objets , & its Colo- 
nies , fur lefquelles on les reprend avec ufure« 
Et comment pourrait-on ne pas s'appercevoir 
que nos Armateurs Négriers font déformais 
dans Pimpuiflance, non feulement d'augmenter, 
mais même de recruter les ateliers de nos 
Colonies f 

Il y avoit à St. Domingue feulement 
trois cent mille Noirs avant la dernière 
guerre, qui a duré cinq ans. II eft cer- 
tain que la mortalité des Nègres excède 
les naiflances de près de la moitié , & ce n'eft 
ni la faute des Colons, ni la rigueur de la 
difcipline des habitations , mais une fuite des 
fouffrances que les Nègres endurent dans la 
traite, & de ces difettes fréquentes de vivres 
auxquelles Y Arrêt du 30 Août dernier a voulu 
remédier. Par l'effet de cet Arrêt , on a lieu 
d'efpérer que les renaiflances de Nègres ga- 
gneront peu à peu le niveau de la mortalité; 
mais les dénombremens les plus fïïrs atteftent 
que, dans l'état préfent,il périt chaque année 
une vingtième des Nègres employés à la cul- 
ture , & qu'il ne naît qu'un fur quarante. La 
Colonie de St. Domingue a donc perdu 
pendant la dernière guerre plus de trente mille 
Nègres 5 & tant que cette guerre a duré, tes 



6o 

importation de Noirs ont été fufpenduesj 
Les Colons ont donc à réparer cette perte, 
fe à remplacer encore le déficit annuel de dhc 
mille Nègres qui meurent de plus qu'il n'en 
renaît , & à augmenter leur ateliers pout 
accroître la culture. 

De tels befoins exigent au moins pendant 
cinq années une importation de quarante 
mille noirs; & il eft évident que nos Arma- 
teurs font hors d'état d*y fuffire. 

Après cinq années d'importations libres 
& coniîdérables . la population des Noirs 
pourra prendre enfin le niveau de la culture, 
les Nègres , mieux nourris 9 mieux vêtus par 
la prévoyance des nouvelles lois, fe multiplie* 
ront plus aifément » & Ton pourra enfin renon- 
cer pour toujours à ce Commerce cruel , dange* 
reux 3 & pénible de la traite des Noirs , qu il 
eft d'ailleurs impoffible de faire durer long- 
temps déformais (i). 



( i ) Cette perfpe&ive ne plaira peut-être pas à nos 
Armateurs. Un de ceux de Nantes, à qui Ton foifait ob^ 
fèrvei que PArrêt du 30 Août était une loi d'humanité * 
& qui! en résulterait que les Nègres, mieux nourris, mour- 
raient moins & peupleraient davantage , répondit frai- 



$1 

Il a été Introduit beaucoup de Negîés par 
les étrangers dans les Colonies 9 mais jamais 
leur concurrence n*a empêché la vente d'au- 
cune cargaifon françoife, & il n'eft pas à 
craindre que cela puiffe jamais arriver. Les 
Colons achèteront à tout prix tous les 
Nègres qu'on leur préfentera , parce que ce 
font k$ inftrumens de leur culture , & qu'ils 
regagnent par le temps ce qu'ils paraiflènc 
perdre en achetant trop cher. Dans cette 
fituation il ferait contraire aux intérêts de la 
Métropole de prohiber aucune importation 
de Noirs qui pourrait fe faire dans les Co- 
lonies , Toit par les nationaux , fort par les 
étrangers. Il fuflit de fixer une ligne de dé- 
marcation entre les uns & les autres , 5c de 
maintenir la faveur qui eft due aux nationaux, 
en les difpenfant d'un droit établi fur chaque 
tête de Nègres apportés par les étrangers. 

Neft-ce pas une bonne politique que d'en- 
courager le Commerce & l'Agriculture des 



dément : Voila le mai , cela fera tomber le Commerce Je 
la côte, qui eft la richeffe de nos meilleures maifons; & & 
Von avait peofé de même il y a trente ans, je n'aurais pas 
fait fortune. 



1 te 

Colonies , & de décharger ce Commerce de* 
principales dépenfes, de toutes les entraves, 
& des rifques & perjtes,pournelui laifTerque 
des bénéfices aflurés (i) ? 

Les Colons verraient avec plaifir deftiner 
les impôts qui feraient mis fur les importa- 
tions étrangères , à la reftauration de la pèche, 
du cabotage , & du Commerce du Nord , que 
les gains trop grands & trop peu légitimes 
du Commerce exclufif des Iles de l'Amérique , 
ont fait abandonner par nos Négôcians. 

Rétablir les branches de Commerce trop 
négligées , régler fagement celles qui font 
plus productives, & eft diriger les moindres 
rameaux auffi loin qu'ils puiflent s*étendre ; 
entretenir par des moyens économiques les 
liens réciproques qui doivent nous attacher 
à nos Alliés , redonner à nos manufactures de 
nouveaux germes d'aâivité, au négoce des 
matières nouvelles, à la Nation des Matelots, 
à nos arfenaux tout ce que le fol épuifé leur 
refufe; tel eft le tableau que préfente Padml- 
niftratioti aâuelle de notre Commerce mari- 



( x) La première fcience du Commerce eft d'en dimi- 
nuer les rifques. Monimcrs Eléments oftht trade> &c* 



«3 
tine, & nos Armateurs feraient d'autant plus 
blâmables de réfifter à de fi fages projets , 
cfue Ton a commencé par les délivrer de tous 
les obftacles dont ils avaient été environnés 
par d'anciens Réglemens. On n'a rien négligé 
pour aflurer à leurs travauxde juftes récom- 
penfes ; on ne s'oppofe qu'à l'abus que plufieurs 
d'entre eux voudraient faire d'une profeffioa 
utile & digne d'être honorée. 



F I N. 



TABLE, 
r 

J-NT JKODVCTION . Jpag. X 

PREMIERE PARTIE. 

Chapitre p rem ier. Contre les lois pro- 
hibitives appliquées aux Colonies Françaises de 
V Amérique. p 

Chapitre II, Du Commerce 9 de la Navi- 
gation, & des Matelots 9 des Négocions & des 
Fabriques* iS 

SECONDE PARTIE. 

Chapitre premier. Du Commerce des 
Etrangers dans les lies Françaifes de V Amé- 
rique ; motifs de VArrêt du Confeil du 30 
Août 1784. y qui accorde dans les Colonies 
plujîeurs entrepots aux navires étrangers. 32 

Chapitre IL De la traite des Noirs. 48 

Fin de la Table. 



L'ESCLAVAGE 

DES NÈGRES ABOLI 

o u 

M O Y E N S 

D'AMÉLIORER LEUR SORT. 



Traitez les Hommes de la même manière que vous 
voudriez vous mêmes qu'ils vous traitaffent. 
Evang. félon S. Luc. CL 6. §. 4 . 




A PARIS, 

Chez FROUIXÊ , Libraire , quai des Auguftins. 

I789. 



( 3 ) 



L'ESCLAVAGE 

DES NÈGRES ABOLI, 

o u 

MOYENS D'AMÉLIORER LEUR SORT. 



-LJans le tems oii une nouvelle lumière vient 
éclairer les efprits dans toute l'Europe ; où l'Af- 
fembîée Nationale Françoife a déjà détruit dans 
le Royaume l'hydre de la féodalité; oii elle a 
confîaté les Droits de l'Homme > & reconnu que 
Dieu a créé tous les hommes libres ; que cette li- 
berté ne doit être altérée que par les chaînes qu'Us 
fe donnent eux-mêmes volontairement , pour cm* 
pécher le plus fort d 9 attenter à la liberté, à la vie 
ou à la propriété du plus foible ; nul efcîavage 
ne doit plus fubfifter que pour des malfaiteurs 
condamnés fuivant les Loix. En conféquence la 
liberté doit être rendue à cette multitude d'êtres 
malheureux , nos frères, quoique de couleur dif- 
férente, que la cupidité Européenne enlevé an-* 

A2 



(4) 

nuefiement depuis près de trois fiecles aux côtes 
d'Afrique , & condamne à une captivité éter- 
nelle, aux travaux les plus rudes, & aux trai- 
temens les plus rigoureux. 

Des intérêts politiques, des droits de pro- 
priétés que Ton enfreindroit , fi l'on rendoit 
tout-a-coup la liberté aux Nègres dans nos Co- 
lonies, font fans doute de grands obftacles a Peffet 
des vœux que l'humanité forme en faveur de 
ces malheureux Africains. 

Si la Nation Françoife interdifoit entière- 
ment la Traite des Nègres ; fi elle rompoit en 
même-temps les chaînes de tous ceux qui exiftent 
dans nos Colonies, ce feroitdonner une fecoufle 
trop violente au commerce; ce feroit rifquer la 
perte de fes plantarions dans les Colonies , & 
la navigation immenfe qu'elles alimentent* La 
diminution que cette ope'ration occafionneroit 
dans les revenus de l'Etat, feroit énorme. 
Ce feroit encore ruiner les habitans des Colo- 
nies , dont les Nègres efclaves font une pro- 
priété; & quelque odieufe que foit cette pro- 
priété , on ne peut les en dépouiller fans 
înjuftice. 

bailleurs fi la France feule faifoit une fem- 
blable opération , elle fe rendroit tributaire des 
autres Nations qui poffedentdes Colonies a fucre, 



c ; ) 

& qui conferveroient leurs efclaves. Ces Na- 
tions profiteroient de la diminution de notre 
culture pour augmenter la leur, & nous ferions 
forcés d'acheter d'elles une denrée dont la con- 
formation nous eft devenue d'une- néceflké 
abfolue- 

Il faudroït donc préalablement traiter avec 
toutes les Nations européennes qui pofledent 
des Colonies, & que , d'accord enfemble > toutes 
convinrent d'abolir Pefclavage* Mais cet accord 
feroit peut-être impoflibîe a conclure, au au 
moins, n'y parviendront- on. vraifemblablément 
qu'après des négociations qui emporteroient un 
temps confidérable. 

Il me femble que (ans attendre le fuccès in- 
certain d'une pareille négociation ; fans renon- 
cer entièrement a la Traite des Noirs; fans 
priver les habîtans des Colonies, de leur pro- 
priété, & fans rifquer leur ruine x celle de nos 
plantations ni la perte d T un commerce îmmenfe t 
qui fair une des principales richefles de l'Etat, 
on peut trouver un moyen conciliatoire par lequel 
la France pourroit feule donner a l'Univers 
l'exemple de Panéantîflement de PefcFavage ; & 
le voici. 

Je propofe d'affimïler l'efclavage des Nègres 
à celui des foldats , par un engagement k remps 



(6) 

au bout duquel la liberté leur fera rendue. On ne 
peut pas fe diflîmu!er que rengagement d'un 
foldat eft un véritable efclavage, puifque dès 
finftant qu'il a contraâé fon engagement , juf- 
qu'à fon expiration, il ne peut le rompre fans 
être puni de mort; que durant tout cet efpace, 
il n'eft maître ni de fon temps , ni de fes ac- 
tions; qu'il eft fournis, fous peine de punition, 
k une obciffànce aveugle aux ordres de fes fu- 
périeurs ; qu'il eft aflujetti à des fatigues, a 
des dangers , 'a s'expofer fou vent à une mort 
prefque certaine. Mais il ne fonge point qu'il 
eft réellement efclave; il s'y accoutume; un 
rrès-grarid nombre renouvelle Çqs chaînes avant 
même l'expiration du premier délai ; beaucoup 
d'autres quittent à l'époque fixée , & reçoivent 
leur congé avec joie; Néanmoins, on voit un 
un grand nombre de ceux-là , au bout de quel- 
ques mois, former de nouveaux engagemens. 
Enfin d'autres défertent , aux périls de leurs 
vies, des corps où ils fe déplaifent, & la plu- 
part d'eux vont auflîtôt reprendre les mêmes 
chaînes dans d'autres corps» 

Cet efclavage n'eft pas contraire aux droits de 
l'homme, puifqu'il eft contraôé librement, vo- 
lontairement & pour un terme limité, excepté 
celui de la milice. S'il étoit fupprimé , on ne 



(7) 
feroîc jamais sûr d'une armée; il n'y auroit plus 
de fubordination , & elle eft abfolument néceffaire 
dans les troupes pour le bien général. 

Elle eft également néceffaire de la part da 
Nègre vis-à-vis de fon Maître, qui, fans cela > 
fe verrroit expofé à chaque inftant a des pertes 
confidérables par la défertion de fes efclaves. 

Les Nègres ne pouvant être également re- 
tenus dans les fers qu'un temps limité , ne feront 
donc pas plus efclaves qu'un Soldat : comme 
lui ils feront obligés a l'obéiflànce pendant la 
durée de leur engagement; ils feront affujettis 
a des travaux d'un autre genre, il eft vrai f 
mais proportionnés a leurs forces. Toute la dif- 
férence entre ces deux efpèces d'etclaves , c ? eft 
que le premier engagement des Nègres ne fera 
pas volontaire; mais ceux qu'ils conrraâeront: 
enfuite le feront* Je vais l'expliquer , & je ne 
fais aucun doute que le plus grand nombre des 
Nègres fe porteront , ainfi que les foldats , a 
renouveller librement leurs engagemens.. 

Pour exécuter cette propofition y il feudroit 
promulguer une Loi qui décideroit; x°. qu'à 
dater de telle époque, les Noirs transporté? 
d'Affrique dans nos Colonies ne pourront être 
vendus , qu'à la condition aux habitans qui les 
achèteront de leur rendre leur liberté au bout de 

A 4» 



f «) 

dix ans, & de donner alors a chaque Ncgre où Né* 
greffe une fomme (uffiianre pour payer Ton paflage 
pour retourner dans fa patrie. Cette fomme fera 
fixée par la loi, & fera~d'abord dépofée au 
greffe du lieu par l'habitant. Il fera tenu de 
délivrer au Nègre un ade de liberté qui y fera 
e nregiflré. Le Nègre fera tenu de déclarer de- 
vant le Juge s'il entend retourner dans fa patrie 
ou refter dans la Colonie. Dans le premier 
cas , on le fera embarquer fur le premier 
vaifleau qui partira du port le plus voifin pour 
l'Europe ; la fomme dépofée fera remife au Ca- 
pitaine qui en retiendra celle fixée par la loi , 
pour lê~trarifport du Nègre d'Amérique en Eu- 
rope , & remettra le furplus au Cjmmiflaire de 
la Marine du port où il abordera , lequel fera 
partir ce Nègre par le premier vaifleau qui fera 
voile pour les côtes d'Afrique, & délivrera au 
Capitaine, pour le paiement de fon tranfport, 
le refte de la fomme dépofée pour cet objet. 
Dans le fécond cas la fomme fera délivrée au 
Nègre , qui fera maître d'exercer dans les Co- 
lonies telle profeflïon qu'il lui plaira, ou de fe 
rengager au fervice de tel habitant qu'il voudra. 
a°. Lorfqu'un Nègre, après l'expiration du 
premier engagement , en voudra contracter un 
nouveau , foit avec le maître qu'il aura quitté , 



(9) 
ou avec un autre, l'habitant & lui fe préfére- 
ront devant le Juge ; ils conviendront récipro- 
quement & librement des conditions de l'en- 
gagement dont il fera drefle aâe ; mais ce nou- 
vel engagement ne pourra être plus long que 
de cinq ans , au bout defquels la liberté fera 
rendue al'efclave de la même manière qu'à l'ex- 
piration du premier engagement. 

Chaque Nègre ou Negrefle feront libres de 
renouveller ainfi de nouveaux engagemens de 
cinq ans en cinq ans ; mais ils ne pourront le 
faire qu'après que , k l'expiration de chaque en* 
gagement, l'aâe de leur liberté lenr aura été 
délivré par le Juge, & figné du maître qu'ils 
auront quitté ; & cela pour éviter que leurs 
maîtres n'abufent de leur autorité pour les for- 
cer à de nouveaux engagemens. 

3 . A l'égard des Nègres actuellement efcla- 
ves dans les Colonies , on pourroit les divifer 
fur chaque habitation en dix claffes. On met> 
troit dans la première claffe les plus âgés , les 
plus jeunes dans la dixième , 2z les autres en 
proportion de leur âge dans les claffes inter- 
médiaires. Au bout d'un an de l'époque fixée 
on rendroit la liberté k ceux de la première 
clafTe, & ainfi fuccefîivement d'année en an- 
née à ceux des autres claffes de la même ma- 



f 10 ) 

fiïere qui â été ci-deflus indiquée. Par ce moyen 
au bout de dix ans , tous les efclaves aâuels 
auront recouvré leur liberté , fauf a eux k for- 
mer librement de nouveaux engagemens com- 
me il a été ci-devant expliqué. 

De cette manière les habitans ne feroient pas 
extrêmement lezés y parce qu'ils auront tiré un 
fervice afTez loug de leurs efclaves pour s'in- 
demnifer du prix d'achat t ou du moins d'une 
grande partie ; & s'ils font un facrifice , le Cler- 
gé & la Noble/le ne viennent-ils pas d'en faire 
de plus grands ? Et a l'avenir le prix des ef- 
claves fe proporûonneroit au tems fixé pour 
leur engagement. 

Néanmoins , fi d'après la repréfentatïon des 
habitans des Colonies , qu'il convient de con- 
fulter avant de ftatuer fur cet objets ce fecri- 
fice de leur part étoit jugé trop grand , .l'Etat 
ne pou voit-il pas leur accorder un dédomma- 
gement proportionné à la valeur individuelle 
. des Noirs auxquels la liberté feroit rendue ? II 
exilte plus de 500 mille efclaves dans nos Co- 
lonies. Si le dédommagement étoit à 500 liv. , 
argent de France, par tête l'un dans l'autre, ce 
feroit un objet de .'250 millions; c'eft-à-dire t 
a$ millions par an pendant dix ans; mais com- 
me , fuivant l'ordre de la nature, il doit etv 



( II ) 

monrir un grand nombre dans cet efpace de 
tems , on peut calculer cette dépenfe au 
plus aux deux tiers , & même peut-être a la 
moitié de cette fomme. Ce feroit fans doute 
une grande charge pour l'Etat ; mais une feule 
année de guerre coûte autant ou plus au Royaux 
me y fans compter la perte en hommes qui e& 
inapréciable. Et le réfultat de la plupart des 
guerres eft-il comparable avec l'avantage ines- 
timable de l'abolifTement abfolu de Pefclavage ? 
Enfin y fi cette dépenfe eft trouvée trop forte % 
on pourroit encore la diminuer : fi , au lieu de 
dix ans que je propofe pour l'entière extinâion 
de l'efclavage , on le prolongeoit à quinze ou 
vingt ans* 

La traite a la côte d'Afrique fe continue- 
roit & n'en auroit peut erre pas moins d'a&i- 
vité. Si le bénéfice fur la vente des noirs de- 
vient moindre , on en fera dédommagé par 
moins de rifques ; les révoltes à bord des vaif- 
featix feront rrçoins fréquentes ; les mortalités 
durant les traverfées feront moindres ; les Nè- 
gres , qui actuellement ne voient revenir auctm 
de ceux qu'on expatrie, fe livrent au défefpoir, 
en tombent malade & meurent en route; plu- 
fleurs même fe détruifent & préfèrent la mort 
au fort qui: les attend , dcxnt ils fe font une idée 



(12) 
affreufe. Us fupporferont leurs fers avec plus de 
patience, lorsqu'ils fauront que leur captivité 
aura un terme , & qu'au bout de dix ans ils 
pourront retourner dans leur patrie ; lorfque , 
fur-tout, au bout de quelques années ils ver- 
ront effectivement revenir quelques-uns de leurs 
compatriotes qui leur, apprendront que d'au- 
tres n'y retournent pas , parce qu'ils préfèrent 
de refter dans nos Colonies t qu'ils s'y trouvent 
bien & y vivent dans l'aifance. Il arrivera in- 
dubitablement dans la fuite que beaucoup ds 
Noirs fe vendront ou s'engageront d'eux-mê- 
mes aux côtes d'Afrique , pour pafler dans nos 
Colonies. Et il eft pofïible„_qu'en peu d'années 
la traite à la côîq d'Afrique prenne la forme des 
enrolemens pour les troupes* 

Tl arrivera peut-être encore que beaucoup de 
Noirs , retournés dans leur patrie avec quelque 
fortune qu'ils auront gagnée a PAmérique f 
voudront jouir dans leur pays des aifances aux- 
quelles ils fe feront accoutumés, & qu'ils ne 
pourront fe procurer que par une confomma- 
tion plus grande de plufieurs productions de 
l'Europe. Il en réfultera un plus grand débit 
aux côtes d'Afrique de plufieurs articles des 
productions & des manufactures de l'Europe f 
& notre commerce pourra augmenter dans 
cette partie du monde. 



( *3 ) 

Ces Nations qui occupent une étendue de 
côtes de plus de 900 lieues marines le long 
de l'Océan Altanriqne, & un terrein immenfe 
dans l'intérieur des terres , inconnu aux Euro- 
péens , fe civiiiferont infenfîblement ; le Relu 
gîon chrétienne , que beaucoup de ceux qui 
auront habiré nos Colonies auront embraffe , 
pourra s'introduire dans cette partie de l'Afri- 
que , & y faire des progrès. 

4°* Il faudra que la loi prononce encore fur 
les enfans des Noirs, efclaves ou libres , qui 
naîtront dans nos Colonies. Il me fembleroit 
qne ces enfans doivent être libres en naiffant; 
ceux qui naîtront d'un mariage fous, l'autorité 
de leur; père & mère ; & ceux qui feront le 
fruit du libertinage fous l'autorité de leur mè- 
re. Que les uns & les autres pourront être en- 
gagés par les père ou mère jufqu'à l'âge de.,... 
pour des travaux relatifs à leur âge , & que le 
produit de ces engagemens fera au profit des 
père ou mère , en dédommagement des foins 
qu'ils auront pris d'élever leurs enfans dans le 
plus bas âge : que ces enfans, après l'âge de.... , 
feront indépendans du pouvoir paternel & ma- 
ternel , & pourront s'engager eux-mêmes vo- 
lontairement à leur profit j qu'ils feront élevés 
dansla Religion chrétienne x &c. 



( H) 

On voit que ce Mémoire n'eft qu'un apper- 
çu ; mais il me paroit fuffifant pour faire adopter 
mes idées avec des atnendemens , ou pour les 
laite rejetter fi elles font jugées abfolument 
inadmifïibles. 

Mon unique défir eft qu'elles en faflent naî- 
tre de meilleures pour le bonheur de Phumanité 
& la gloire de la Nation Françoife. 

F I N. 



mmÊBaimBsamBxamsaÊÊKBÊmÊÊmsiÊmBeÊÊÊmmmÊÊaa 



A PARIS $ de l'Imprimerie de Seguy-Thiboust, 
Place Cambrai, I7#<). 



RÉFLEXIONS 



SUR 



LE SORT DES NOIRS 



DANS 



NOS COLONIES. 



Sic vos non vobis, 



1789. 



[Cet ouvrage est de Daniel Lescallier] 



bà-U --' ^= im q^4C ■■ Mi.niii^b ^ /ffriwm^., ?/rrmrr wT^« T^ V i n i r ii y ^Vt 

V**^ **»*&? ss^ «s^ ^ii^-^w 



AVERTISSEMENT. 

J-jA confervation des Colonies à 
Sucre eft généralement regardée 
comme un fi grand intérêt politi- 
que , que tout ce qui peut donner 
quelque jour fur la queîlion agitée 
tant en Angleterre , qu'en France , 
fur ce fujet doit être préfenté au 
Public ; on le doit fur-tout à la 
Nation aflfemblée pour difcuter & 
régler tous les objets d'Adminifba- 
tion , parmi lefquels celui des Colo- 
nies fera fans doute cornons. 

i 

Apres avoir long-tems vécu 
dans les Colonies de diverfes Nations 
Européennes , après avoir étudié le 

A % 



4 AVERTISSEMENT. 

cara&ere des Nègres > examiné les 
diverfes manières -de les régir &c 
leurs effets ^ après avoir lu ce qui 
a été écrit pour le maintien &c pour 
l'abolition de Tefclavage , je crois 
devoir à la Patrie le tribut de mes 
réflexions. Ce n eft pas que je me 
flatte d'ajouter à ce que d'excellens 
Ecrivains ont donné depuis peu fur 
cette matière intéreflfante ; mais ins- 
truit par eux , & profitant de leurs 
lumières , j'expoferai dans ce court 
Mémoire le défir & la poffibilité 
de concilier dans la culture des Co- 
lonies la Morale avec la Politique , 
d'allier fous la zone torride Tïnduf- 
trie au bonheur ; j'appaiferai peut- 
être en même-tems les alarmes des 
Colons , lorfqu ils entendent décla^ 



AVERTISSEMENT. ; 

mer contre l'efclavage des Nègres, 
ce qui, par l'inftitution malheureufe 
des Colonies , femble être une atta- 
que directe faite 4 leurs propriétés. 

C'est une tâche en apparence 
difficile à remplir ; mais cette diffi- 
culté s'applanit par le caractère de 
notre Nation : c'eft elle qui jufqu à 
préfent a mis plus d'humanité (difons, 
fi on le veut , moins d'inhumanité) 
dans la Régie des efclaves : outre 
la prévoyance de quelques-unes des 
difpofitions établies par nos loix 
pour modérer l'efclavage des Noirs , 
les François feront par fentiment 
& par une impulfion naturelle , ce 
que la force du raifonnement fera 
faire aux autres. 

A, 



6 AVERTISSEMENT. 

S'il y a ici quelques moyens 
de faciliter cette tâche > on aura 
bien mérité, de l'humanité 3 on aura 
bien mérité de la Nation ^ de par- 
ticulièrement des Colons , en mon- 
tfant qu'il eft poflible dans les Co- 
lonies de s'enrichir des productions 
de la terre fans faire frémir l'huma- 
nité , & qu'avec une ame bienfai- 
fante on peut être fans remords 
propriétaire d'habitation. 





RÉFLEXIONS 



SUR LE SORT DES NOIRS 



DANS NOS COLONIES, 



JLi A queftion de l'efclavage des Noirs > 
qui occupe depuis quelque - tems les 
efprits , ne peut laifTer le Gouvernement 
dans l'indifférence : cette queftion férieu- 
fement agitée en Angleterre , ne peut 
manquer de l'être dans TAfïemblée 
Nationale , puifqu'elle a admis dans fori 
fein les Députés de Saint-Domingue. 

Les Nègres n'ignorent pas i ou du 
moins ils ne pourront ignorer long-tems, 

A 4 



( 8 ) 

les difcuffions qui ont lieu fur leur fort : 
quand on pourroit les leur cacher ( ce 
qui feroit peut-être encore pire) croit- 
on qu'ils aient jamais ignoré leurs droits, 
& que la voix de la nature fe foit en- 
dormie chez eux au gré de leurs poflèf- 
feurs ? 

Quelque ftupides que leurs détrac- 
teurs les repréfentent , ils fe font montrés 
capables d'une très grande énergie : ils 
ont, à la Jamaïque &. dans laGuiane 
Hollandoife , l'exemple d'un nombre 
d'hommes de leur race ^ qui par leur 
courage fe font procuré la liberté mal- 
gré leurs Maîtres qu'ils ont forcé de 
traiter avec eux de leur exiftence indé- 
pendante. Plufîeurs de nos Nègres,, dans 
les Colonies où fréquentent les Améri- 
cains , font à portée d'entendre parler 
des loix nouvelles qui ont eu lieu dans 
les Etats-Unis , pour l'abolition de l'efcla- 
vage & de la traite des Noirs. 



( 9 ) 

On doit craindre les plus fâcheux 

évènemens , fi on ne s'occupe pas férieu- 
fement de l'amélioration du fort de cette 
efpece d'hommes 5 fi précieufe à l'Etat 
par les riches productions que fes tra- 
vaux lui procurent, Se en même-tems 
ii peu protégée Se fi maltraitée ; on au- 
roit bien tort de s'endormir dans une 
imprudente fécurité. 

Pour foutenir l'efclavage, on met en 
avant l'antique ufage des Colonies, Pim- 
poffibilité prétendue de les cultiver fans 
Noirs Se fans Efclaves > la raifon d'état 
qui veut que Ton aie des denrées co- 
loniales ; on s'appuie du bonheur des 
Nègres dans leur état a&uel , bien pré- 
férable , dit-on , au fort de nos Païfans; 
on donne comme inhérens au caractère 
des Noirs la parefTe , la fourberie y Se 
toutes les mauvaifes qualités que leur 
trouvent des Maîtres durs Se éçoïftes 
qui ne voient en eux que les inftrumens 



(10) 

paffifs de 'leur fortune: mais ces maû- 
vaifes qualités & ces vices font., ou rela- 
tifs à l'opinion & au préjugé fur leur 
état, ou occafîonnés par la manière dont 
on les traite : communs à tous les hom- 
mes & dans toutes les fociétés, ces vices 
s'évanouiffent , ou du moins s'affoiblif- 
fent confidérablement , fous un régime 
humain & raifonnable , même parmi les 
efclaves; c'eft ce qu'une expérience fui- 
vie &C attentive à bien démontré. 

Les partifans de l'efclavage ne peu- 
vent d'ailleurs faire entrer pour rien 
dans leurs divers raifonnemens , la caufe 
de l'humanité , ni la juftice , ni le droit 
naturel , imprefcriptibles pour tous les 
hommes 3 indépendamment de leur cou- 
leur & des circonftances plus ou moins 
favorifées de leur naiffance. » // nous 
» faut des Colonies ; on ne peut les cul- 
« tiver fans efclaves ; donc il efi nécef 
» faire de faire la traite , & d'avoir des 



(II) 

» efclaves : " Voilà à quoi fe réduiront 
toujours leurs argumens. 

D'un autre côté les perfonnes qui 
plaident pour l'abolition de i'efclavage* 
infpirées par laraifon, la juftice, labien- 
faifance , & tout ce que l'humanité offre 
de motifs plus purs &c plus refpe£ables , 
peuvent aller trop loin , & prêtent ainfi 
à la critique de leurs adverfaires inté- 
refïés , foit par excès de zèle , foit faute 
de connoître fuffifamment la localité 
èc la circonstance des Colonies , foit 
encore faute de refpe£ter la raifon poli- 
tique des Etats > qu'il eft devenu impôt 
fible de ne pas ménager, à caufe des 
cris d'un nombre de gens dont la for- 
tune dépend des cultures actuelles de 
nos Colonies : ils ont prêté encore à la 
critique des Colons , en n'appercevant 
pas bien tous les moyens d'opérer la 
révolution qu'ils défirent. Delà ^ il réfulte 
une majorité immenfe dans les débats 



de cette queftion, en faveur des parti- 
fans de l'efclavage , dont l'opinion eft 
accréditée par un long ufage, & par 
une efpece de loi généralement établie 
dans toutes les Colonies Européennes, 

Dans toutes ces difcuffions > les Co- 
lons ( qui font prefque tous pour le 
maintien de l'efclavage ) mettent beau- 
coup de chaleur & d'acharnement à fou- 
tenir une caufe qui leur femble perfôn- 
nelle; les autres (qui font un petit nom- 
bre de perfonnes n'ayant pour la plupart 
aucun intérêt dans les Colonies ) mon- 
trent le plus grand zèle pour le foula- 
gement de l'humanité fouffrante. 

Quel que foit l'effet de ces débats , 
à quelque époque que cet v effet fôit re- 
tardé , il ne peut qu'en réfulter un trai- 
tement plus humain pour les Noirs : 
on voit déjà qu'il ne refte plus aucune 
autre excufe aux poflefleurs d'efclaves , 



(M) 

qui plaident pour le maintien de Pefcla- 
vage , que de citer la manière tempé- 
rante & heureufe dont leurs Nègres 
font traités , ou de convenir qu'il eft à 
propos d'améliorer leur fort. 

De ce choc d'opinions on peut déduire 
deux vérités inconteftables ; 

La première de ces vérités eft que 
l'habitation dont la régie eft la plus rai- 
fonnée 9 la moins arbitraire, où les Nè- 
gres font catéchifés , où on cherche à 
leur donner des mœurs, où ils ont quel- 
ques propriétés, & une efpece d'exif 
tence fociale , eft auffi celle qui rapporte 
des revenus plus conftans à fon proprié- 
taire, & que moins les Nègres font mal- 
heureux plus leur Maître s'enrichit. Les 
partifans de Pefclavage en conviennent 
eux-mêmes. 

La féconde vérité , déduite comme 
l'autre des objections des Colons qui 



(H) 

fbutîennent l'efclavage., eft que les pro- 
jets d'humanité que Ton manifefte en 
faveur des Noirs ne peuvent s'exécuter 
en bonne politique qu'avec du tems èc 
des gradations ; qu'un affranchifïèment 
illimité & fubit, fans exceptions ni con- 
ditions , remplirait mal le but qu'on fe 
propofe, & même offrirait des incon- 
véniens : en effet , on doit convenir que 
les Nègres nouveaux 5 ceux non encore 
accoutumés à notre langue & à nos ufa- 
ges, ne pourraient fans danger pour nos 
plantations , ni fans un inconvénient 
pour eux-mêmes 5 être tous à la fois re- 
mis en liberté fans intervalles ni précau- 
tions : c'eft ainfî que des yeux affoiblis 
par une longue obfcurité ne pourraient 
revoir fubitement la lumière fans en être 
éblouis ; il faut la leur rendre par degrés 
& avec attention. 

Cette difficulté eft même fi forte 
qu'elle rendroit la deftru&ion de l'efcla- 



vage comme impoflîble , fi on ne corn- 
mençoit par faire finir la traite des Noirs 3 
qui vient fans cefle verfer des Nègres 
nouveaux dans nos Colonies ; mais il 
n'eft plus poffible de fediffîmuler, d'après 
les faits expofés à la connoiflance pu- 
blique fur la traite des Noirs, que ce 
commerce offre des acbes de barbarie 
fi atroces , fi continuels & fi indifpen- 
fables à fon entretien , que les perfonnes 
honnêtes qui defireroient conferver Tef- 
clavage des Noirs dans nos Colonies y en 
le rectifiant , ne peuvent plus raifonna- 
blement foutenir la continuation de ce 
commerce d'efclaves. 

Connoissant le pour & le contre 
de cette queftion , &c les Colonies par 
une afTez longue expérience , je crois 
pouvoir dire avec afTurance qu'il eft nul- 
lement impoffible , qu'il eft même utile 
& politique de préparer les voies pour 
l'abolition de Tefclavage ; qu'on peut 



parvenir à ce but en ménageant la raifon 
d'état 3 la politique des Nations , en 
coniervant nos Colonies à Sucre, fans 
déranger en rien les propriétés foncières 
des habitans, ni diminuer leurs revenus. 

Le terme dans lequel on pourroit 
rendre par gradations la liberté aux Nè- 
gres ne feroit point fort éloigné , & les 
bonnes difpofïtions de plusieurs Colons 
François Pabrégeroient plus qu'on ne 
penfe : car ce feroit à tort que Ton re- 
garderoit tous les propriétaires d'habita- 
tions dans les Colonies comme des hom- 
mes barbares ; plusieurs ont une difpofî- 
tion humaine & bienfaifante > qui ne 
produit ( il eft vrai) que des effets pré- 
caires & momentanés , toujours déran- 
gés par leurs fuccefleurs ou par leurs 
gérans : mais la faute en eft au Légifla- 
teur qui a établi & autorifé Pefclavage, 
qui en maintient févèrement la police 
& la durée > & non pas à la plupart des 

habitans 



(i7) 

habitans qui le trouvant dans leurs hé- 
ritages -, le trouvant dans tout ce qui 
les environne depuis des fiecles* fuivent 
un ufage avec lequel ils fe font fami- 
liarifés dès leur enfance * &; une loi qui 
les empêcheroit de fuivre un autre fyftê- 
me. Plufieurs Colons ne demandent 
pour bien faire que d'être éclairés fur 
leurs véritables intérêts j mais c'eft ce 
qu'on n'obtiendra que par l'expérience 
& avec le tems -, Se à mefure que la lé* 
giflation elle-même reformera Pinftitu* 
tion qu elle a faite & confolidée» 

Toutes les âmes honnêtes > fenâbles 
& défmtérefTées font déjà perfuadées 
avant que j'aie parlé : mais il faut dé- 
montrer à TÀdminiftration , il faut prou- 
ver aux Colons qu'on peut opérer ces 
change mens heureux par des moyens 
tranquilles & sûrs 5 en faifant l'avantage 
des habitations. Il eft néceflaire pout 
cela de fe dégager de toutes préventions * 



(i8) 

& de réfléchir avec impartialité fur les 
dîfférens points de vue qu'offre cette 
queftion importante. 

Je vais expofer les moyens par les- 
quels je crois que l'on parviendroit à 
redifier graduellement rinftitution vi- 
cieufe des Colonies, en confervant leurs 
habitations & leurs cultures. 






&§*&)& 



.(«*) 



&aan 



PREMIER MOYEN. 
L'Abolition de la Traite des Noirs. 

-La Traite des Noirs offre une queftion 
intimement liée avec celle de Pefcla- 
vage , parce qu'elle lui fért d aliment , 
parce qu'il femble aux Colons que Ci la 
Traite cefïbit la population des Colonies 
fe réduiroit bientôt à rien , & leurs cul- 
tures dépériroient à mefure,& que puif- 
que l'efclavage eft autorifé la Traite doit 
l'être également ; mais il n'y a que le 
Machiavélifme le plus affreux qui puifïe 
plaider pour la continuation de cet odieux 
commerce (i). 



(i) On avoue que n'étant pas inftruites de toutes 
les cruautés par lefquelles s'opère cette Traite des 
Noirs, ne les foupçonnant pas mêmes pofPibles, des 
perfonnes honnêtes 8c bien intentionnées ont pu , en- 
traînées par la légiflation & les circonftances , ne pas 

Bz 



(lu) 

QU'IMPORTE que nousfoyonsinjufies flb 
barbares , pourvu que nous nous enrichijjions? 
Voilà en peu de mots à quoi on peut 
ramener toutes les raifons qu'on apporte 
pour foutenir ce commerce ; mais fi ce 
n'eft pas feulement une injuftice, fi 
c'eft encore une erreur; fi ce commerce 
loin d'être profitable n'eft que nuifible 
aux intérêts de la Nation , que devien- 
dra Tunique argument avec lequel on 
prétend en maintenir la continuation? 

$. i. Cette Traite conftdérée politiquement 
n offre que des dé/avantages. 

i°. Elle corrompt les mœurs d'une 
partie de notre Nation j en la familia- 



avoir de ce trafic toute l'horreur quil doit infpirerj 
mais depuis la publication des faits authentiques con- 
lignés dans les Ouvrages de Clarkfon, de Froifïàrd, 
&c.j on ne peut plus regarder la Traite des efclaves 
que comme un ciflu d'atrocités. Que le Lecteur qui 
n*en fera pas encore convaincu , life ces Ouvrages 
avant d'aller plus loin. 



(21 ) 

rifant avec des actions féroces , en y fai- 
fànt concourir plufieurs fujets à qui on 
finit par faire regarder ces actions com- 
me légitimes ; en accoutumant un nom- 
bre de perfonnes à fpéculer leur fortune 
fur la deftru&ion de Tefpece humaine* 

2°. Elle ne procure des bras aux 
cultures des Colonies qu'en faifant pé- 
rir par les guerres , par les injuftices r par 
les duretés des traverfées , par les mau- 
vais traitemens, & par le dé fefpoir, beau- 
coup plus de Nègres que nous n'en ac- 
quérons» 

3 Q . Ce commerce eft plus nuifîble 
que profitable à (es Armateurs ; ce qui 
s'explique en difant que fi on voit quel- 
ques voyages lucratifs, le plus grand 
nombre n'offre que des pertes ; &c ces 
pertes feroient bien plus apparentes x fî 
elles n'étoient fouvent compenfées par 
des profits açceffoires > far les marchan- 

B 3 



difes d'Europe , fur les achats de poudre 
d'or, d'ivoire * &c , fur les achats &C 
frets de denrées Coloniales en retour. 

4°. Ce commerce eft ruineux à l'Etat 
par les primes & encouragemens pécu- 
niaires très-exorbitans que le Gouverne- 
ment a cru nécefïaire de donner à fes 
spéculateurs , primes dont la dépenfe 
s'éleveroit au moins à 4 millions par an > 
il elles obtenoient complettement leur 
effet defîré : nouvelle preuve que ce 
commerce eft plus onéreux que profi- 
table. 

50. La Traite des Noirs eft nuifîble 
à la Marine &: à la Navigation par la 
perte qui en rcfulte d'un grand nombre 
de Matelots ; puifqu'il eft démontré qu'il 
périt dix ou douze fois plus de Mate- 
lots à proportion dans les Voyages de 
cette efpece , que dans les autres navi- 
gations, pertes prefque uniquement occa- 



(>3) 

/ïonnées par le mauvais air > la mauvaife 
nourriture , & les autres circonftances 
deftructives qui exiftent néceflairement 
dans les Vaifïeaux Négriers. 

6°. Ce commerce eft encore d'une 
mauvaife politique , parce qu'il nous fait 
délaifier plufieurs branches de fpécula~ 
tions intéreflantes fur divers produits 
de l'Afrique ; qu'il s'oppofe à nous faire 
connoître l'intérieur & les reffburces de 
ce Continent , même la plus petite partie 
de Ces côtes que nous ne connoifïbns que 
fous un rapport infâme ; que ce com- 
merce d'efclaves nous fait ainfî dédai- 
gner & ignorer une des vaftes parties 
du monde , &c la plus à notre portée. 

7°. La Traite des Efclaves eft une 
honte à l'humanité , une tache à notre 
Nation , une contradiction ouverte avec 
nos principes & notre conftitution. 

Il eft remarquable que la loi abufîve 

B4 



(H) 

de commerce qui a autorifé l'efclavage 
dans nos Colonies n'a permis de traiter 
des Noirs que depuis tel Cap jufqu'à tel 
autre dans la côte d'Afrique; que ce qui 
eft permis dans tel parage & dans telle 
latitude > redevient un crime dans un 
autre canton ; que le Gouvernement a 
puni févèrement des Capitaines qui 
s'étoient permis de prendre des Noirs à 
cheveux longs , des teints moins bafa- 
nés, dans d'autres lieux que ceux ordi- 
naires de la Traite. Quel droit avoit-on 
de plus fur les uns que fur les autres ? 

Il eft bien remarquable encore que 
(par une de ces contradictions trop com- 
munes dans Pefprit humain ) les Hollan- 
dois ont un mépris fingulier pour une 
efpece d'hommes qui en Hollande re- 
crutent Se engagent des Blancs pour 
leurs Colonies 5 ks appelant vendeurs 
drames; & on ne s'eft pas apperçu qu'ilsi 
euflent jamais témoigné une opinior* 



(M) 

fâeheufe des agens de la Traite des 
Noirs^ 

Il n'eft que trop prouvé que c eft les 
Européens qui ont prefque par - tout 
excité & encouragé le commerce des 
Efclaves ; on a fu de M. Poivre , cet 
Adminiftrateur humain & éclairé , qu'au 
commencement de ce fiecle, ce com- 
merce & toutes les horreurs qui en font 
les compagnes néceflaires ont été intro- 
duits pour la première fois dans rifle de 
Madagafcar y & que Tefclavage étoic 
abfolument inconnu des naturels du 
pays avant la fréquentation des Euro- 
péens. 

§.2. La fupprejjion de la Traite des Noirs 
ne fera aucun tort aux propriétaires 
d'habitations dans les Colonies. 

i°. Il eft connu qu'un nombre d'ha- 
bitans fe ruinent , & rendent leurs libé- 



(i6) 

ration & liquidation impoflibles par 
les pertes qu'ils font de Nègres nou- 
veaux. 

2°. Les Colons perdant ce moyen de 
recruter leurs Attelîers , foigneroient 
davantage cette population ; elle s'ac- 
croîtroit par un régime plus humain & 
plus attentif: on le fait par l'expérience 
de plufîeurs habitations qui ont main- 
tenu, augmenté même leur population 
par le ieul effet d'un traitement plus 
raifonnable fans avoir recours à des 
achats de nouveaux Efclaves. 

Il eft reconnu que le régime trop dur 
de Pefciavage > ou Tinfouciance & le 
mépris de l'humanité qui l'accompagnent 
fi fouvent y caufent une perte con£ 
tante à la population des Nègres dans 
toutes les Colonies prifes en mafTe ^ & 
dans chacune en particulier, même là 
où i'efclavage eft plus modéré par la loi; 



(*7) 
tandis que ceux des habitans qui ont 
mis l'attention convenable à encourager 
& conferver la population de leurs efcla- 
ves & à modérer autant qu'il étoit en 
eux la loi de l'efclavage , l'ont vu s'aug- 
menter ou au moins fe foutenir au mê- 
me nombre. On en cite un qui a doublé 
le nombre de fes efclaves en quatorze 
ans par fa propre population, 

3°. Si l'Etat ëconomifoit par an qua- 
tre millions de livres , de primes & en- 
couragemens qu'il donne ou propofe au- 
jourd'hui à la Traite des Noirs pour la 
porter à toute l'étendue néceiïaire aux 
remplacemens des pertes d'efclaves , & 
au maintien des Colonies fous le régi- 
me de l'efclavage , les Colons de leur 
côté épargneroient en mafle vingt ou 
vingt-cinq millions qu'ils dépenfent an- 
nuellement en achats de Nègres nou- 
veaux, 

4°. Les mœurs des Colons , & de toute 



h partie de la Nation qui a des rapports 
avec eux , ainfî que les mœurs des Nè- 
gres de nos Colonies , gagneroient très- 
fenfîblement à ce changement. 

5 °. Les travaux des habitations > leur 
population , & les Colonies en général 
s'amélioreroient à toute forte d'égards > 
n'étant plus compofées que de Nègres 
Créoles. 

6°. Les Colonies feroient plus en sû- 
reté, Se mieux policées; elles devien- 
droient d'un entretien moins coûteux 
par une forte diminution , finon la fup- 
preflïon totale, des déjpenCes de police , 
de juftice, de détachemens , de la CaijfTe 
dos Nègres fuppliciés ou tués en mar- 
ronage > des frais de géole , &c. 

Il eft donc certain que la Traite des 
Nègres eft une barbarie qu'une Nation 
policée ne peut raifonnablement con- 



tînuef ; il eft prouvé qu'elle nuit à beau- 
coup d'égards , & que fa fuppreffion bien 
loin d'être contraire aux Colonies^ y 
ameneroit un meilleur ordre de chofes, 
& plus de profpérité : ces vérités fem- 
blent être établies en Angleterre où cet 
objet eft traité publiquement avec toute 
la force du raisonnement & lagénérofité 
qui cara&érifent les hommes choifis de 
cette Nation. 

Mais l'intérêt & une politique mal 
entendue viennent leur oppofer diverfes 
objections y dont une feule a befoin d être 
combattue un moment. 

» En fuppofant que la France & l'An- 
» gleterre abandonnaient enfemble le 
« commerce des efclaves , les autres 
» Nations de l'Europe le continueroient 
« à notre détriment , les Efpagnols qui 
» ont ouvert leurs ports de l'Amérique 
» méridionale aux étrangers pour lès en- 
» gager à y porter des efclaves , profî- 



(30) 
» teroîent de notre abandon pour peu- 
» pler leurs Colonies : les Américains 
» y ont déjà porté plufîeurs cargaifons 
» de Nègres « # 

Sans admettre pour cela cette trifte 
politique qui veut toujours ne fonder 
notre profpérité que fur le dépérifîement 
de nos voiflns , on peut répondre à cette 
objection : 

Que fi c'eft bien fait d'abolir la Traite, 
fi ce parti nous eft avantageux , les autres 
nous imiteront, ou ils auront tort de 
ne pas le faire. 

Que les Efpagnols plus qu'aucune 
autre Nation y font dans le cas de perdre 
à cette mauvaife politique de peupler 
les Colonies de Nègres nouveaux, tandis 
qu'ils négligeraient Se opprimeroient 
cette immenfe population d'indigènes 
dont ils pourraient tirer un parti avan- 
tageux par la douceur & la modération, 
& par une fage administration ; 



(30 

Qu'il eft très-raifonnable de penfer 
que le parti pris à la fois par l'Angle- 
terre &: par la France , de cefTer la Traite 
des Efclaves en Afrique , & d'établir 
dans ces contrées d'autres moyens de 
commerce , caufera dans les idées de 
ces peuples une révolution qui rendra 
plus difficile 3 ou même fera cefïer la 
Traite des Efclaves. — N'avons - nous 
pas déjà vu un Marabout 3 Souverain 
Religieux de ces contrées , interdire dans 
(es Etats , par efprit de morale & de 
religion , le commerce des Efclaves > 
en grever le paflage à travers fes terres 
par de forts droits & péages. La raifon 
peut être long-tems offufquée ; mais 
quand elle commence à le faire jour 
fes progrès font rapides. 




(3*) 



DEUXIEME MOYEN. 

AjfranchiJJement des EfilavesBomefiiqu.es 
ù autres des Bourgs & Villes. 

Puisque la politique & l'intérêt ne 
peuvent foutenir la néceflité d'avoir des 
Efclaves qu'en prétendant qu'ils font 
indifpenfables aux grandes cultures des 
Colonies , & à la fabrication du Sucre 
entr autres , on ne peut pas dire avec le 
moindre fondement que des Efclaves 
foient néceffaires dans les Villes & 
Bourgs , au fervice domeftique , au tra- 
vail des Boutiques & des Magafins , à 
affilier les Ouvriers & Entrepreneurs. 

Quel abus au contraire, qu'un Ma- 
telot parvenu , qu'un fimple ouvrier 3 dès 
qu'ils peuvent épargner iooo à i*oo 
livres , foient à l'inftant habiles à pofleder 
un autre homme ou femme en toute 

propriété, 



(33) 

propriété , à les traiter avec dédain , à 
s'en faire fervir arbitrairement , à les 
accabler de coups au moindre caprice , 
à les louer à d'autres pour en faire à leur 
gré? Quelle indignité Se quelle dégra- 
dation à la nature humaine , que cet 
ufage, fi général dans les Villes & Bourgs 
des Colonies , pour la plupart des Blancs, 
d'acheter des femmes, bien plus fouvent 
dans des vues méprifables, que pour le 
fer vice domeftique^, de leur donner en- 
fuite la liberté pour récorflpenfe de 
leurs vices ! ou ( ce qui eft encore pis) 
de les revendre au moindre caprice ou 



mécontentement ! 



Loin que cette partie d'Efdaves ferve 
au progrès & au maintien des Colonies, 
il eft aifé de voir qu'elle eft infiniment 
nuifible à la police , au bon ordre , & 
aux mœurs ; qu'elle eft deftru&ive de la 
population , & que ce font autant de bras 
enlevés aux cultures. 

C 



(34) 

Un premier pas très-eflentiel à faire , 
après l'abolition, de la Traite , paroîtroit 
donc être celui de renvoyer à la culture., 
ou d'affranchir fans exception quelcon- 
que , tous les Efclaves Domeftiques , 
Journaliers, Ouvriers & autres, des Villes 
& Bourgs. 

Les Habitans gagneroient à cette dif- 
pofition une augmentation de bras ; 
qu'arriveroit - il ? des gens qui vivent 
uniquement dans les Villes , du tribut 
qu'ils reçoivent de 2 ou 3 efclaves feroient 
obligés de les revendre, ou de chercher 
avec eux dans la culture des moyens de 
fubfîfter. Quiconque connoît bien les 
Colonies, fait que la faine Admiriftra- 
tton cherche toujours , mais fans fuccès, 
à diminuer le nombre par-tout trop 
grand des Nègres de journées , comme 
très-nuifible à bien des égards. 

Les particuliers qui pofTédent en pro- 



(35) 

priété des domeftiques loueroient des 
affranchis : ils en feroienc mieux fervis ; 
la plus grande cherté en apparence de 
ce fervice, ferok qu'on auroit moins 
de ferviteurs inutiles > &c ce feroit autant 
de bras rendus aux cultures. Mais , 
dira-t-on,, où trouver des domeftiques 
libres ? Il n'y a pas affez 'd'affranchis à 
pouvoir prendre à gages. — Quand cette 
objection feroit fondée, ce feroit un 
bien petit inconvénient du moment, 
auquel on trouveroit bientôt le remède : 
& on entrevoit que cette difpofîtion pro- 
cureroit des moyens honnêtes de fublti- 
tuer à la race des affranchis , des Mulâ- 
tres & Métifs libres des deux fexes, qui 
dans l'état a&uel , vivent pour la plu- 
part dune manière précaire & incertaine, 
dans la nonchalance , l'oifîveté & le 
défordre. 

Les Marchands qui , pour le tranfport 
de leurs ballots , banques , & effets , &c. , 

Cz 



(3«) 

louent des Nègres journaliers , ou en 
pofsèdent quelquefois en propriété , ne 
perdraient rien à cette difpofition: ils 
loueraient des affranchis; & Ton ne peut 
douter que , puifque les Nègres efclaves 
fe louent pour rapporter l'argent qu'ils 
gagnent à leurs Maîtres, on ne les louât 
encore bien plus facilement pour ces 
travaux & mouvemens, dans l'état de 
liberté, & lorfquele profit leur appartien- 
drait en entier» On n'aurait plus d'e£ 
claves pour ces fortes de travaux; ceux 
qui en ont actuellement les revendroient 
aux Colons cultivateurs ; on réduiroit le 
nombre des journaliers libres au ftri& 
néceflaire ; & on ouvrirait par-là une re£ 
fource honnête à la race des affranchis 
Mulâtres & Métifs. 

Ce Maçon , ce Charpentier, qui ( par- 
venus par le travail de leurs mains & 
leur industrie à pofTéder un , deux , ou 
plufleurs efclaves dont ils forment leurs 



(57) 

Atteliers) s'enrichiflent & deviennent 
enfui te d'indolens fybarites,& les égaux 
de ceux qui n'agueres les tenoient à leurs 
gages , fe retireroient s'ils fe trouvoient 
afïez riches, ou loueroient à titre de 
journaliers des ouvriers pour les aflïfter. 

On ne verroit plus, comme par le 
paiïe , des ouvriers blancs devenir aufli 
puifTamment riches dans un petit nom- 
bre d'années ; mais avec des gains moins 
rapides ils conferveroient mieux leur 
a&ivité & leur induftrie. Il fe formeroit 
des ouvriers exceîlens parmi les Nègres 
& gens de couleur ; il s'établiroit dans 
les Villes pluiïeurs familles aifées d'Àrti- 
fans & gens de tous métiers; 8c la popu- 
lation ne pourroitqu'y gagner. 

La faculté laifTée , à ceux qui ne feroient 
pas afTez riches , de donner la liberté à 
leurs efclaves domeftiques & ouvriers , ou 
de les revendre aux Habi tans cultivateurs, 

c 3 



(38) 

ptt de les appliquer eux-mêmes à la cul- 
Oire , empêcheroit que perfonne ne pût 
rien perdre à cette difpofîtion. 



TROISIEME MOYEN. 

Affranckiffement des Mulâtres. 

3 1 ( comme on l'a dit , au moyen pré- 
cédent ) il ne faut des efclaves que dans 
les habitations , il eit bien reconnu que 
les Mulâtres & Métifs ne font jamais 5 
ou prefque jamais , des efclaves attachés 
à la culture : il faudra non-feulement 
par cette raifon 5 mais encore dans des 
vues d'une faine politique & d'une jufte 
adminiftration , affranchir toute la race 
(du moins celle à naître) des Mulâtres & 
Métifs. 

Une des caufes qui s'oppofent effen- 
tiellement à TaccroifTement de la popu- 



(39) ■ 
lation, des Noirs dans nos Colonies J 
c'eft le libertinage effréné d'où naît cette 
race bâtarde & vicieufe, déclarée efclave 
par cet axiome : parties fequitur ventrem. 

Ce s t biëïi encore ici que la légifïa- 
tion des Colonies offre une de ces in- 
cohérences fi néceflairement réful tantes 
de leur inftitution : car le Légiflateur 
n'ayant eu intention de vouer à i'efcla- 
vage que la race noire à cheveux cré- 
pus , celle qui fort directement de la 
côte d'Afrique, a déclaré libres les Nè- 
gres à cheveux longs , de autres Indiens , 
il a affranchis tous les Mulâtres & fane- 

Al 

mêles provenans de race Indienne; il 
auroit dû, en fuivant les mêmes princi- 
pes , reconnoître comme libres les Mu- 
lâtres proprement dits qui font démon- 
trés physiquement être iffus d'un père 
libre , quoique la mère foit efclave. 

Il arrive , par les difpofîtions actuelles 
de cette loi, que l'enfant bâtard d'une 

C 4 



(40) 
femme Indienne avec un Nègre efclave eft 
déclaré libre , tandis que celui d'un Blanc 
avec une Négrefle eft toujours efclave > 
lorfque fa mère Peft. Il convient de faire 
cefler cette contradiction : en le faifant 
on changeroit la manière d'être toujours 
vicieufe des Mulâtres & Métifs dans leur 
état a&uel : car cette cafte ( qui joint 
prefque généralement aux vices de fon 
origine Tinfolence & la parefle occa- 
iîonnés par une fotte vanité qu'ils tirent 
de leur iffue d'un Blanc ) eft par-tout 
peu propre à remplir les devoirs ordi- 
naires des efclaves; Se fur-tout aux tra- 
vaux d'habitations y étant mêlés avec les 
Noirs. Les inconvéniens de leur inftitu- 
tion > leur manque d'éducation , de princi- 
pes & de mœurs, leur abrutifïement & leur 
libertinage prefque fans exception, font 
que bien rarement on y trouve des fujets 
utiles , même lorfqu ils font parvenus à 
l'état de liberté. 

En déclarant libres les Mulâtres à 



(4i ) 

naître à l'avenir , le Légiflateur prévien- 
dra par-là en grande partie , le liberti- 
nage dont on fe plaint j tout Habitant 
propriétaire d'efclaves , évitera par tous 
les moyens en fon pouvoir que fes fem- 
mes efclaves aient fréquentation avec 
des Blancs , dans la craihte de voir naî- 
tre des enfans qui ne devront plus lui 
appartenir : il cherchera à encourager 
les mariages entre Noirs Se à augmen- 
ter & favorifer fa propre population. 
Plus de tranquillité & de bon ordre 
dans les ménages Nègres concourra très- 
fenfiblement à ce but défirable ; & fi , par 
fuite néceflaire des pallions & de la 
foiblefle humaine , il y a encore , après 
ce parti pris , des fréquentations de 
Blancs avec des Négrefles , les cas de- 
viendront beaucoup plus rares , les en- 
fans qui en proviendront , devenant par 
leur état de bâtards libres , les enfans 
de l'Etat , feront inftruits & élev,és par 
les foins de l'Adminiftration , à défaut 



(4») 

de ceux de leurs pères naturels : ils don- 
neront pour la plupart des fujets aux 
divers métiers & talens utiles , à la Cul- 
ture , à la Navigation ; on les verra 
s'établir convenablement avec des fem- 
mes de même efpece , dont Péducation 
auroit été plus foignée dans ces vues. 

Cette propofition étant le produit 
de mes propres réflexions 5 j'ai trouvé 
qu'un ancien Adminiftrateur des Colo- 
nies dont la mémoire eft confidérée 
avoit eu cette même idée : je l'ai trou- 
vée encore dans un excellent Auteur 
Anglois , dont je rapporterai ici un 
pafîage. 

» Je ne vois pas qu'il puifle réfulter 
» aucun inconvénient de raffranchifTe- 
« ment de tout enfant mulâtre : on peut 
« objeâer à cette propofition , quelle 
» tendroit à encourager le commerce 
« illégitime des Blancs avec les Négref- 



(43) 

» Ces y dont je viens de montrer les mau- 
3 vais effets. Je réponds que l'affran- 

> chifTement des Mulâtres feroit bien 

> plutôt dans le cas de réprimer cette 
* fréquentation , par la raifon que , dans 

la poiition actuelle, les Habitans voient 

> avec indifférence naître des- Mulâtres 

> fur leurs habitations , bien affurés que 

> ce feront pour eux des efclaves de plus 
3 pour leurs travaux , ou qu'ils en retire- 

> ront un bon prix , en les vendant à leurs 
y pères naturels , qui le plus fouvent che.r^ 
y chent à les racheter. J'ajouterai qu'au 

> contraire ces habitans chercheront le 

> plus qu'ils pourront à décourager Iqs 

> fréquentations des Blancs avec leurs 
3 Négteffes , dhs qu'ils verront que leur 
y intérêt ne s'y trouve pas ; & qu'alors 
3 ils emploieront tous leurs efforts pour 

multiplier fur leurs poffelîions , la race 



noire fans mélange «. 



(44) 



QUATRIEME MOYEN. 

Etablijjement d'une Régie humaine â: 
uniforme dans les Habitations. 

.L'a d o p t i o n des trois Moyens pré- 
cédens , tendant évidemment au bon 
ordre des Colonies , à leur sûreté & à 
l'augmentation de leur population 5 ne 
fera rien perdre à aucun de leurs pro- 
priétaires. 

Laissant fubfïfter toutes les habita- 
tions dans leurs travaux & Manufactu- 
res a&uelles , avec la police qui convient 
aux divers Atceliers qui les compofent ; 
il faudroit que Ton s'occupât férieufement 
d'y établir par-tout avec uniformité , une 
légiilation bien réglée & bien raifonnée 
qui n'auroit plus rien d'arbitraire 3 & par 
laquelle on aflureroit l'ordre des travaux 
àc l'exactitude de la difeipline. 



(45) 

On demandera par qui fera établie 
cette légiflation ? Si les Colons (affranchis 
des entraves dont ils fe plaignent, jouif- 
fant des droits de Citoyens &c de proprié- 
taires) avoient des Affemblées Colonia- 
les bien compofées,le choix de chaque 
Colonie ; fi l'Adminift ration qui eft à 
leur tête avoit toujours une marche 
aflurée confiante & éclairée, il n'eft 
point chimérique de penfer que ces 
Aflemblées elles-mêmes propoferoient 
ces Règlemens de police & cette légif- 
lation humaine & uniforme qui con- 
viendrait à toutes les habitations , 6c 
auxquels chacun feroit tenu de fe con- 
former ; d'où réfulteroit le plus grand 
bien de chacun en particulier , & celui 
de chaque Colonie en général. 

Avant nous , les Anglois ont agité 
ces projets de Règlement dans leurs Co- 
lonies : dès Tannée dernière , un de 
leurs refpectables habitans a dit à la 



Jamaïque fur ce fujet > ces paroles mé- 
morables : » Nous avons le pouvoir 
w d'augmenter le bonheur de 150 mille 
» hommes dont le travail nous procure 
« notre fubfiftance j ournaliere j nous 
» avons la faculté de former pour ainfi 
» dire une nouvelle création: quel objet 
w plus noble pourra jamais échauffer no- 
» tre zèle , èc l'inclination naturelle qui 
» nous porte vers la bienfaifance ? En 
» confidérant même les chofes relative- 
» ment à notre intérêt perfonnel , il 
» eft bien certain que l'homme humain 
« eft encore le meilleur politique : ainfi 
m en cédant à l'impulfion de notre 
» cœur r nous ajouterons à la profpérité 
» de nos pofleffions > l'approbation des 
» hommes , & les bénédictions du Ciel «. 

C'est aufli l'année dernière que les 
Habitans de la Grenade ont établi dans 
leur Aflemblée Coloniale > des Règle- 
mens de police intérieure , & une légif- 



(47) 

lation en faveur des Efclaves , avec ce 
préambule bien fage de leur a&e du 4 
Novembre 1788. «Que la nécefficé de 
» l'importation des Nègres cefTera du 
« moment où ils feront traités avec hu- 
« manité^ où ils ne feront plus accablés 
« par les travaux exceflïfs, & où on aura 
« égard aux loix de la nature dans l'union 
» des (èxes. 

» Comme les loix qui ont été jufqu a 
» préfent promulguées pour la prote&ion 
» des Efclaves > ont été trouvées infuffifan- 
» tes; & comme l'humanité, ainfi que Tin- 
» térêt de la Colonie, exigent de rendre 
» Pefclavage fupportable, autant qu'il fera 
« poffible; afin de contribuer à la po- 
» pulation des Nègres , feul moyen de 
» fupprimer avec le tems la néceffité de 
* leur importation des côtes d'Afrique. 

» Et vu qu'on ne fauroit atteindre un 
» but auffi défîrable qu'en fixant des 



(43) 

« bornes raifonnables au pouvoir des 
« Maîtres , & des perfonnes chargées de 
» furveiller les ef claves 3 foit en les obli- 
» géant à leur fournir le logement , la 
» nourriture & le vêtement d'une ma- 
*> niere convenable , foit en leur procu- 
» rant la connoiflance & l'inftruction 
» de la Religion Chrétienne ^ en s'occu- 
« pant efïentiellement de la perfe&ion 
» des mœurs , en les engageant à con- 
» tracter des mariages légitimes ^ & en 
» les y protégeant , & en refpectant les 
» droits de cet Etat. Pour les raifons ci- 
» deflus fpécifîées , &c. «. 

Sans donner le détail des Règlemens , 
qui font la fuite de cet a&e colonial 9 ni 
expofer ici de ce qu'on pourroit faire 
de mieux à cet égard, en cherchant avec 
râifon & humanité l'exécution des vues 
exprimées ci-deiTus , il fuffit de montrer 
par ces deux exemples : que les Colons ont 
fenti en corps législatif que l'intérêt des 

habitans 



habîtans exigëoit une pareille legiflàtîôtt; 
que cette légiflation étoit nécefïaire pour 
maintenir & accroître la population , &c 
pour fupprimer par-là l'importation des 
Noirs de la côte d'Afrique , auffi pouf 
le plus grand avantage des habitans* 

La légiflation où police de l'habita- 
tion ainfî arrêtée fie écrite , feroit lue ôt 
publiée parmi les Atteliers , & renou- 
vellée de tems en tems. Il y feroit pourvu 
avec certitude à la nourriture des Nègres 
( fubftantielle & en nature > au moins fui^- 
vant le vœu duCode noir qui neft prefque 
nulle part bien fuivi) ; à leur habillement, 
à leur logement: on aUureroit la propriété 
de leurs jardins, volailles ôc bafle-cour; on 
pourvoiront à leur traitement en maladie > 
aufoulagement des vieillards & infirmes $ 
aux foins néceflaires aux femmes encein* 
tes , aux nourrices &c aux enfans * au 
maintien des bonnes mœurs , à PinftrUc- 
tion de la jeuneflfe ^ au bon ordre dans 
les familles , &ç, D 



(50) 
£n même-tems, Tordre, la police fie 
les heures des travaux y feroient fixés, de 
même que la fubordination : les fautes 
légères feroient punies , après que le cou- 
pable auroit été entendu , en préfence des 
plus fages & des anciens de Fhabitation ; 
mais par d'autres moyens que le fouet 
<!e pofte dont on ne peut fe diifimuler 
la barbarie. Les crimes feroient ren- 
voyés aux Juges ordinaires , & punis par 
la loi : il y auroit auffi des récompenfes 
pour les a&ions vertueufes & diftinguées. 

Certainement bien loin qu'aucune 
habitation fût dérangée par ces difpofi- 
tions , il n eft pas une perfonne fenfée 
qui puifle dire que les Colons ne ga- 
gnaiïënt infiniment à cette améliora- 
tion dans le Régime des Noirs , par 
leur attachement & leur bonne volonté 
au travail. 

Ce parti pris & confolidé , on ajou- 
tera ici qu'il conviendroit de changer 



(50 

dès-lors la dénomination d'efclaves , ÔC 
defclavage , ce feroit envain qu'on au- 
roit réformé la chofe ; elle paroîtroit 
toujours odieufe , elle tendroit à le rede- 
venir , fi on laiflbit fubfifter un nom 
réprouvé. 

En effet dans Pétat raifonnable & 
modéré , préparé pour les Cultivateurs 
noirs , par de fages Règlemens 9 rien 
d'arbitraire j ni de barbare n'exiftant 
plus dans leur traitement, connoiflanc 
par ces loix écrites , leurs droits & leurs 
obligations , ils ne feraient déjà plus 
efclaves proprement dits ; ce feroit des 
vaflaux attachés à la glèbe , afTujettis à 
travailler comme auparavant pour leur 
propriétaire. 



D z 



OO 



CINQUIEME MOYEN. 

Gratification d'un dixième des produits. 

xx r è s avoir ainfî réglé d'une manière 
qui cefleroit d'être arbitraire , la difci- 
pline des Atteliers , on promettroit à 
ces vaflàux , un encouragement à bien 
faire & à travailler avec zèle, qui feroit 
une part dans les revenus de l'habita- 
tion , part d abord petite , & feulement 
d'un dixième des produits nets. 

Il eft plus que probable que ce facri- 
fice apparent de l'abandon d'une partie 
des revenus par le propriétaire les fou- 
tiendra au moins au même taux , parce 
que l'intérêt que les Noirs y auront 5 
les excitera à travailler avec la meil- 
leure volonté , à concourir avec zèle 
aux progrès des plantations , & à Texploi- 



( 53 ) 

tation des denrées , à empêcher les vols, 
les pertes de tems > & les divers abus 
que le régime dur de l'efclavage multiplie. 

Quel être tant foit peu dégagé des 
préjugés qui aveuglent la plupart des Co- 
lons , pourra croire que les habitations 
en particulier & les Colonies en géné- 
ral , puifïent obtenir un degré de pros- 
périté proportionné au nombre de leur 
population , jufqu à ce que leurs Cultiva* 
teurs, intérefTés au produit de leurs propres 
travaux & à l'augmentation des récoltes, 
y portent un zèle qu'il feroit abfurde 
d'attendre d'une forte de troupeaux gou- 
vernés à coups de fouets, & dont le feul 
efpoir confifte en quelques heures de 
repos > & à éviter les châtimens* 

Si on pouvoit douter de l'effet de 
cette gratification , je dirois que j'en ai 
fait l'épreuve avec le plus grand fuccès» 



(54) 



HntaM 



SIXIEME MOYEN. 

Augmentation fuccejfive de gratification s 
ou part dans les revenus , accordée aux 



Nègres cultivateurs. 



Vuand on auroit vu , par l'expérience 
d'une année ou deux , que l'Attelier fe 
fer oit bien comporté fous ce nouveau 
plan de conduite ; que ce dixième des 
produits donnés aux Noirs en gratifica- 
tion auroit obtenu l'effet qu'on s'en étoit 
promis; que les Habitations n'en auroient 
pas dépéri 9 bien au contraire ; on aug- 
menterait cette gratification que Ton 
porteroit l'année fuivante à un neuvième 
des produits nets 9 pour éprouver encore 
fi par ce facrifice les revenus fe foutien- 
droient au même taux pour le proprié- 
taire. 



(55) 

Comme on ne doute pas de l'effet , 
on afTure ici que cette gratification ou 
part dans les revenus accordée aux Nè- 
gres pourra être augmentée d'année en 
année 3 & portée fucceflivement à un 
huitième ., à un feptieme , à un fixieme, 
à un cinquième , à un quart & enfin à 
un tiers des revenus nets , & que ce 
fera fans que le propriétaire lui-même 
éprouve une diminution* Ce tiers accordé 
aux vaflaux ne feroit quafTurer davan- 
tage fes propres revenus ^ &c les expor- 
tations de la Colonie augmenteroient 
de ce tiers au moins qui feroit mis de 
plus dans la mafle du commerce. Le com- 
merce d'importation augmenteroit en 
même proportion par les consomma- 
tions que feroient les Nègres jouïflant 
alors d'une petite aifance : & cette po- 
pulation fi mal traitée jufqu'à préfent 
commenceroit à voir le bonheur à fa 
portée, & à aimer f^s Maîtres. 

D4 



(jO 



m^mmmmtmm 



SEPTIEME MOYEN, 

Nouveau Code Colonial. 

VJtf juge que les diverfes gradations 
indiquées dans les moyens précédem- 
ment donnés , pourront exiger un efpace 
au moins de neuf ans, 

La dixième année 5 ( ou aufli-tôt que 
cette expérience auroit été bien confia- 
tée , & que les bons effets de ce régime 
feroient reconnus) on confolideroit cet 
arrangement par une légiflation ou con- 
trat qui regleroit avec équité les droits 
des propriétaires & ceux des vaflTaux j 
par un nouveau code colonial fubftitué 
au code noir , loi de dureté & fondée 
fur un principe barbare qui ne peur plus 
fubfifter. Ce n'eit pas ici le lieu de don- 
ner là deflTus un plus grand détail : il 
fuffit que les âmes honnêtes ( & il y en a 



(57) 

Tans doute parmi les Colons) foient con- 
vaincues que ce qu'on leur propofe n'eft 
tûimpoffible, ni nuifibleàleurs intérêts. 






HUITIEME MOYEN. 

Affranchijjement fuccejjïf & entier des 
Familles de Noirs 3 ô formation de 
propriétés particulières. 

Il eft aifé de concevoir qu'en adoptant 
fucceflivement les moyens qu'on vient 
d'expofer rapidement , aucune grande 
propriété ne f eroit dérangée ; que la popu- 
lation augmenteroit fous un régime plus 
humain ; que des familles créoles & an- 
ciennes des vaflaux > fe racheteroient de 
tems en tems de cette efpece de fervi- 
tude de la glèbe > fubftituée dans les pre- 
miers tems à Tefclavage. Cet heureux 
changement fe feroit opéré fans caufer 



(5*> 

de choc ni de commotion ; ces vaflaux 
fe feroient accoutumés petit à petit, 6c 
comme infenfiblemcnt , à une certaine 
aifance & à une exiftence meilleure 
fondées fur leur bonne conduite ^ leur 
a&ivité & leur induftrie : il ne fe feroit 
fait aucune révolution trop fubite dans 
leurs idées qui pût faire craindre aucuns 
mauvais effets , puifque les premiers 
moyens ne font que des grâces accor- 
dées conditionellement &: que le Maî- 
tre auroit toujours pu retirer , dans le 
cas ou les Nègres s'en fufïent rendus 
indignes. 

Les familles qui de bon accord au- 
roient fait fur leurs profits les épargnes 
fuffifantes pour fe racheter , auroient 
par-là fait preuve de leur capacité &c de 
la bonne conduite dont ils feroient ca- 
pables dans l'état de liberté : Elles fe 
rachèteraient , foit par une fomme une 
fois payée, foit par une redevance annuelle. 



(59) 

Ces émigrations fucceffives de vaffaux 
affranchis, qui fortiroient ainfi des grandes 
habitations pour former de petites pro- 
priétés par familles, feraient amplement 
remplacées dans les habitations par 
Paccroiflement immanquable de leur 
population. Les revenus de ces grands 
établilïemens augmenteraient même à 
mefure de ces affranchiiïemens par les 
cens ou redevances modérées dont le pro- 
priétaire conviendrait avec eux , fanc^ 
tionné par la loi , ou par le rembourfe- 
ment d'argent. 

Ces familles affranchies établiraient, 
fur les terreins que leur auroît concédés 
le propriétaire , ou le Gouvernement, 
des hattes ( ou ménageries de gros & de 
menu bétail) des places à vivres, des 
plantations de coton , de c%£é , de cacao , 
d'indigo , de tabac ; ils exerceraient 
des arts & métiers dans la Colonie, 
&c. ; & on ne voit point impoffible, 



(6o) 

quand ces affranchiflemens auroient 
affèz augmenté , qu'il s'établît de nou- 
velles Sucreries par des afTociations fai- 
tes entr'eux* 

Il femble qu'un régime fi évidem- 
ment profpere pour le Colon & pour le 
Cultivateur Nègre , tendant à l'avance- 
ment des Colonies , devrait être faifi 
avec empreffement par tous les Colons* 
On a lieu de croire qu'il le feroit en 
effet par quelques-uns ; mais le plus 
grand nombre des perfonnes qui pofle- 
dent des biens dans les Colonies n'eft 
pas de cette trempe, & fe laifle entraîner 
par une routine établie & un ufage hérédi- 
taire. S'il n'y avoit dans les Colonies que 
de grands propriétaires , que des gens rai- 
fonnables & humains pour poflëder les 
efclaves & les diriger , le fort des Noirs 
étant par-tout femblable à celui qu'on cite 
par exception fur quelques habitations 
fagement conduites , il feroit facile de 



perfuader à ces perfonnes choifies de 
faire un pas de plus vers l'amélioration 
du fort de leurs Cultivateurs ; elles fen- 
tiroient aifément que ce n'eft pas tout 
faire que de les nourrir & de les foi- 
gner, que Pa&ivité, le bon ordre & les 
revenus augmenteraient infailliblement 
en les y intëreflant ; ces perfonnes ten- 
teraient volontiers l'expérience que je 
viens d'indiquer y & je fuis plus que per- 
fuadé que la tentative fuffiroit pour 
obtenir une réuflite complette. Mais les 
Colonies font en grande partie compo- 
fées ( quant à leur population blanche) 
de gens étrangers à la terre , qui y font 
impatiemment , affe&ant même du dé- 
goût pour ce féjour & le defîr de le 
quitter, gens le plus fouvent fans édu- 
cation y fans mœurs , fans inftru&ion ; 
tous font habiles à poffeder des efcla- 
ves ; mais il s'en faut de beaucoup que 
tous aient les idées par lefquelles des 
hommes doivent être gouvernés : n'étant- 



(6i) 

là qu avec le projet de faire une fortune 
rapide & de s'en aller lç plutôt poffible 
en jouir en Europe , tout ce qui peut 
accélérer leur fortune , ou y concourir, 
leur paroît bon & légitime, & tout ce 
qui retarde ou empêche leurs profits, 
leur femble un crime : les efclaves font 
leur principal , prefque leur unique 
moyen de fortune, prêts à les revendre ; 
ils ne s'attachent jamais à eux , ni ne s'in- 
quiettent d'autre chofe que de tirer d'eux 
tout le travail poffible. Ce n'eft pas de 
cette efpece inférieure, qui forme le plus 
grand nombre , que Ton doit attendre 
aucune amélioration. On ne doit pas fe 
diffimuler d'ailleurs que le préjugé géné- 
ralement répandu dans les grandes Co- 
lonies réfiftera long-tems à cette révo- 
lution , que l'intérêt particulier & mal 
raifonné du moment fe trouvera fans 
cède en oppofîtion avec l'intérêt géné- 
ral & plus folide de l'avenir. 

On aura encore à vaincre le préjugé 



(*3) 

de k plupart des perfonnes qui ont 
influence dans cette adminiftration , par- 
mi lefquelles il exifte une perfuafion aflez 
générale que lefclavage eft eflentielie- 
ment néceflaire à Fexiftence & à la pros- 
périté des Colonies 5 & que la Traite 
des Noirs eft indifpenfable au maintien 
& à laccroifTement de leur population* 

En fuppofant que quelques perfonnes 
plus éclairées &C plus fenfibles tentent > 
en adoptant ces idées 3 de faire quel- 
ques eflais particuliers d'amélioration au 
fort des Noirs, & d'accroifTement à leur 
population 3 il en réfultera pour eux-mê- 
mes & pour le Gouvernement beaucoup 
de bien : mais ces exemples , partiels $c 
bornés au plus petit nombre, ne pour- 
ront obtenir complètement leur effet , 
tant qu'ils feront en oppofition dire&e 
& en exception au régime établi parla 
loi; & le fyftêmo a£uel de l'Adminiftra- 
tion & de la légiilation Coloniale , réfif- 



teroit à Tentier développement de ce 
régime de liberté , jufqu'à ce qu'il fût 
adopté par tous ; ce dont on peut diffi- 
cilement fe flatter. 

D'après toutes ces coftfidérations > 
on penfê qu'il ieroit beau & intéreffant 
de voir les Nations qui pofledent des 
Mes à Sucre ( & fur - tout la France 
PAngîeterre qui ont des terreins à leur 
difpofition , lefquels nont pas encore 
été établis ) faire de nouveaux établifle- 
mens dans des contrées où l'efclavage 
n'a point encore été introduit , dans les 
vues de prouver aux Colons qu'il eft 
poflîble de faire du Sucre & toutes les 
autres denrées coloniales ^ fans tenir 
les hommes fous le joug arbitraire de 
Tefclavage. 

Qui peut douter en effet que fi, dans 
le quinzième fiecle y on eût ménagé , 
civilifé & inftruit ce million d'hommes 

que 



(*5) 

que Ton dit avoir été trouvés dans PIfle 
d'Haiti ( à préfenc Saint-Domingue ) lors 
de fa découverte; fi on fe fût atraché ce 
peuple doux & hofpitalier au lieu de le 
détruire ^ il on lui eût joint avec pré- 
cautions , mefure & politique , des émi- 
grations de gens de métiers &c de talens ; 
fi on en eût agi de même à l'égard des 
Caraïbes des Antilles & autres pays de 
l'Amérique 3 fi on eût établi dans nos 
Colonies une législation fage &c humai- 
ne , fans jamais fonger à ce moyen 
odieux de Fefclavage; qui peut douter, 
dis-je , que Saint - Domingue n'eût pu 
être , fous cette forme différente , bien 
plus peuplée & plus produ£Hve qu'elle 
ne Peft avec fes 500 mille Noirs efcla- 
ves ? & les autres Colonies n'auroient- 
elles pas pu profpérer de même par les 
mêmes moyens. 

Qu'il me foit permis de citer ici un 
paffage d un ouvrage eftimé fur les affaires 

E 



(66) 

aftuelles, attribué à un Prélat du premier 
mérite y où cette même idée eft expofée, 
à la fuite d'un raifonnement court &C 
concluant fur Fefclavage. 

m Dans nos pofïeffions d'Amérique, 
» on pourroit dès ce moment choifîr 
» quelque Canton 3 ou une Ifle, pour y 
» établir des propriétés &; des Cultiva- 
is teurs libres : il ne faudroit pas trop 
» écouter les Colons , car ils raifonnent 
m sûrement comme raifonnoient nos an- 
» cêtres dans le dixième liecle «. 



J^k- 



C*7> 



C N C L U S I O JVC 

L'Esclavage eft une inCtitution 
vicieufe &: injufte ; la Traite des Noirs 
e!t une barbarie encore plus condamna- 
ble. 

Que les Colonies fe maintiennent 
& que Tefclavage s'y conferve encore 
queique-tems 9 puifquit n'eft que trop 
vrai qu'il ne peut difparoître que par 
gradations , à moins de caufer des per- 
tes aux Colons & du danger à nos éta- 
bliflemens ; mais il faut proferire dans 
îinftant la Traite. 

Il eût été poffible aux Fondateurs de 
nos Colonies de les cultiver fans réduire 
leurs Cultivateurs en efclavage : ils fur- 
prirent un loi odieufe à la Religion des 
Souverains pour autorifer l'efclavage 
dans nos Colonies > en donnant une 

E 2 



fan£tion à la Traite des Efclaves qui 
eft un tiflu de brigandages: nous jouif- 
fons de leur ouvrage ; mais fi nous 
voulons en jouir fans remords , amé- 
liorons le fort de ces vi£times de la 
cupidité , & cédons déformais d'en aug- 
menter le nombre. 

À mefure que les Colons fe prêteront 
à ces vues d'ordre & d'humanité 3 en 
paroifïant faire le plus noble des facrir 
fices , ils feront leur propre avantage ; 
on verra réfulter plus de profpériré aux 
Colonies &: au Commerce National ; on 
y éprouvera plus de tranquillité^ plus 
de sûreté , une augmentation confiante 
a la population de ces établiflemens > 
fans employer aucuns moyens forcés., 
ni contraires à nos principes : il ne faut 
pour s'en convaincre que fe repréfenter 
cette vérité fi reconnue , que la popula- 
tion croît fenfîblement par-tout où fe 
trouvent le bonheur & les fubfiftances. 



(*9) 

Envoi a MM. les Députés de la Nation. 

O ! vous «, l'élite de la plus belle Na- 
tion & de la plus généreufe, afïemblés 
en préfence de l'univers pour réparer 
les maux de l'humanité fouffrante, pour 
foutenir le foible contre l'oppreffion du 
fort, pour faire jouir les pauvres dufa- 
crifîce des riches ! daignez vous occuper 
un inftant du fort de 500 mille Culti- 
vateurs qui font partie des fujets de ce 
vafte empire, qui vous procurent par 
leurs travaux des denrées agréables &c 
utiles , qui fournirent des moyens con- 
fidérables au Commerce & Tadtivité 
Nationale , qui en donneront encore 
bien davantage j fi Jeur industrie eft en- 
couragée & leur population foignée 8c 
ménagée ; ils vivent fous le Gouverne- 
ment François , & cependant , par un 
abus injufUfiable, ils font fournis à une 
loi qui eft en contradiction avec vos 



(7°) 
mœurs * votre Religion , vos principes 
conftitutionnels ; ils font afîujettis à un 
régime arbitraire duquel rien ne peut 
les délivrer que l'autorité fouveraine qui 
les y a condamnés: fans amis 3 fans dé- 
fenfeurs > fans Magiftrats ( i ) , n'ont-ils 
pas quelques droits à votre protection? 
Et n'eft-ii pas bien certain que le Roi 
le plus humain & le mieux difpofé à 
bien faire fan&ionnera avec emprefle- 
ment > ce que vous ferez en leur faveur. 
Croyez que nul objet neft plus digne de 
vos glorieux travaux que la fuppreflion 



(i) On peut dire avec vérité que les Nègres font 
fans défenfeurs & fans Magiftrats , quoiqu'il y ait 
une forme de juftice en leur faveur 5 puifque ces Magif- 
trats font toujours à leur égard juges & parties ^ puif- 
que ( dans les cas très-rares"* & qu on évite le plus 
que Ton peut , où les barbaries des Maîtres occafion- 
nent des procédures en faveur des efclaves ) le témoi- 
gnage des efclaves eft fans valeur , Se les jugemens 
font toujours guidés par le préjugé qui veut que les 
Blancs ne foient pas compromis 5 & par conféquent le 
Blanc coupable eft toujours ménagé. 



(70 

de la Traite des Noirs , & la réfolution 
prife dès-à-préfent de préparer les voies 
à celle de Tefclavage , par tous les moyens 
graduels indiqués ici rapidement, ou tels 
autres , que la propre difpofîtion des 
propriétaires fera éclore fucceflivement , 
encouragée par l'autorité fouveraine. 

FIN. 



MÉMOIRE 

En faveur des gens de couleur ou Jang- 
mêlés de St.-Domingue, 6 des autres 
IJles franeoifes de l'Amérique 3 adrejje 
à l'Aj) r emblée Nationale. 

Par M. G.r égoire, 
Curé d'Embermenil , Député de Lorraine, 




A PARIS, 

Chez BeIin, Libraire, rue St.-Jacques s N*. ifc 



iSiii^Mni 



178p. 




MÉMOIRE 

En faveur des gens de couleur ou fang- 
mêlés de St. - Domingue 9 & des autres 
ljles françoifes de U Amérique > adreffé 
a l'AJJ emblée Nationale. 

Mes sieurs, 

JLiN aucun pays il n'y a tant d'abus qu'à St>- 
Domingue ( i ) , c'eft î'afTertion d'un homme > 
qui , après avoir habité cette première Colonie 
de la France > a donné au Public le fruit de fes 
réflexions. Et par quelle fatalité les abus les plus 
révoltans furent-ils toujours les plus tenaces ? Tels 
font ceux qui attentent à la liberté. Sans cefleelle 
eft contrainte de lutter contre la tyrannie , qui , 
depuis la naiflance du monde le parcourt pour 
ravir à l'homme cette portion inaliénable & facrée 



(1) Les Notes font à la fuite du texte 



A 2 



(4i 
de (on patrimoine. Malheureux pour la plupart, les 

peuples louibenc la têce fous la maflue féodale des 

Satrapes .a ou fe laiflfent conduire au carnage pour 

enfanglanter les lauriers , & atfbuvir la férocité de 

quelques brigands qui confiderent les Nations 

comme leurs propriétés & leurs jouets. 

La féodalité n a pas pénétré dans nos iftes , 
quoique les difpofitions du Code noir l'y autori- 
faflent (x); mais elles n'ont échappé à ce fléau 
que par un autre , & les Blancs ayant la force , 
ont prononcé , contre la juftice , qu'une peau rem- 
brunie excluoit des avantages de la fociété. Enor- 
gueillis de leur teint , ils ont élevé un mur fépa- 
ratif entr'eux & une claffe d'hommes libres, qu'im- 
proprement on nofame gens de couleur ou fang- 
mèlés (3). Ils ont voué à l'avililiement plufieurs 
milliers d'eftimables individus , comme lî tous 
n'étoient pas enfans du père commun. 

On ne manque pas d'argumens , & le choix 
feul embarraffe lorfqu'il s'agit de défendre les 
grands intérêts des hommes j mais quand ces in- 
térêts font liés au fort d'un Empire , la queftioir 
fe complique & devient plus délicate. Il faut len- 
vifager alors fous le double afpeft de la politi- 
que & de l'humanité \ & pour affeoir fon juge- 
ment , l'homme fenfible doit fe placer à côté de 
l'homme d'Etat. 



( s ) 

Quatre queftions fe prcfentent relativement aux 
gens de couleur libres. 1 °. Seront - ils affimilés en 
roue aux Blancs ? z°. Auront-ils des Repréfentans 
à l'Àffemblée Nationale ? 3°, Quel en fera le 
nombre ? 4 . Ceux qui demandent de remplir 
cette fondion , ont-ils miflion légale? L'examen 
préalable de ce qu'ils font dans nos Colonies, 
amènera la folution de ces demandes, en nous 
apprenant ce qu'ils doivent être* 

Supporter toutes les charges de la fociétc plus 
que les Blancs, n'en partager que foiblement les 
avantages , être en proie aux mépris , fouvent aux 
outrages , aux angoiiïes , voilà le fort des gens 
de couleur, fpécialement à St.- Domingue. 

i p . Seuls ils font le fervice de la MaréchaufTée ? 
& s'en acquittent foigjieufement , à moins que 
la crainte ne les porte à pallier les délits des Nègres, 
dont les maures Blancs accableroiew les captureurs 
du poids de leur vengeance. 

z 9 . Tous les hommes de couleur étoient encore 
fournis , il y a peu , à la confeription militaire j en- 
rôlés à l'âge de feize ans , ils dévoient fervir tous 
les trois ans {ufqu'à foixante. Une mulâtrefle , 
époufe d'un Blanc ayant perdu fon mari , appelle 
auprès d'elle pour çonfoler fa douleur & fur-» 
veiller fon commerce , un fils r qui pour lors étoit 
en France j à peine a- t-il abordé l'iifle , qu'on veut 

Ai 



l'enrôler ; la mère défolée s'arrache à fes embraf- 
femens , & le renvoie dans la Métropole cher- 
cher une liberté qu il ne trouve pas fous l'horizon 
qui la vu naître. Et nous ofions crier contre la 
preffe des matelots en Angleterre ! 

3°. Tout homme de couleur eft aftreint au 
fer vice de piquet» c'eft-à-dire, que chaque fix ou 
fept femaines , il 'eft obligé d'en paffer une en- 
tière à la porte d*un Commandant ou autre Offi- 
cier , avec un cheval toujours harnaché , & prêt 
à faire toutes les courfes ordonnées. Ainfi le mal- 
heureux cultivateur eft contraint de laitier à la 
difcrétion de fes Nègres une plantation , dans la- 
quelle fouvent au retour il trouve tout négligé 
ou bouleverfé; le mafiouvrier eft condamné à 
perdre un tems réclamé par fa famille indigente ; 
ïl faut qu'il dépenfe au moins quarante - huit 
livres dans cette femaine , pour fournir & nour* 
rir un cheval 3 qui , à la fin , périt quelquefois 
excédé de fatigue , & le tout , afin de fervir les 
caprices d'un homme , qui prétexte le fervice du 
Roi dans un pays où les prépofés civils , & fur- 
tout militaires, ont la toute - puifiance des Vifirs. 

Ces charges odieufes font aggravées par des 
privations auffi ihjuftes qu'humiliantes. 

Défenfe aux gens de couleur d'exercer cer- 
tains métiers , comme 1 orfèvrerie. Dira-t-on que 



(7) 
c'eft faute d'aptitude ou de fidélité ? ils ont fignalé 

leur probité & leur adrelfe. 

Défenfe d'exercer la médecine & la chirurgie > 
à peine de cinq cent livres d'amende & de pu- 
nition corporelle. 

Défenfe de porter des noms européens , injonc- 
tion de prendre des noms africains (4). On ma 
donné deux motifs de ce décret : i°. Afin que la 
difparité des noms établît celle des rangs , car 
dans tout pays la fotte vanité a prétendu fubor- 
donner la vertu même aux qualifications 6c aux par- 
chemins. z Q . Dans la crainte qua la faveur d'un 
nom commun les gens de couleur ne s'impatro- 
nifatfent dans des familles dont ils envahiroient 
l'héritage» comme fi les fucceflîons étoient dé- 
volues par l'identité de dénomination , & non 
par des titres de filiation. A coup sûr , fi c etoit 
là un inconvénient, il troubleroit la France en- 
tière. On a même voulu leur contefter le titre de 
Colons Américains , comme fi des cultivateurs ne 
pouvoient s'appliquer la feule définition raifon- 
nable que comporte le défini. 

Injonébion aux Curés, Notaires, & autres hom- 
mes publics , de cohfigner dans leurs adfces les 
qualifications de mulâtres libres > carierons libres , 
fang-melcs > &c. Ce ne peut être pour les diftin- 
guer des efclaves , puifque par un autre abus , on 

a 4 



ne tient aucun regiftre qui confia te Pexiftence ci- 
vile de ceux-ci $ mais toujours pour frapper d'op- 
probre, & tenir à grande diftance , des individus 
dont le crime eft d'avoir 1'épiderme nuancé diffé- 
remment. 

Défenfe de manger avec les Blancs. En vertu 
de ce règlement publié dans la Bande du fud> 
on a vu des gens de couleur indignement arrachés 
de la table d'un Capitaine blanc, dont ils avoient 
accepte les prenantes invitations. 

Défenfe de danfer après neuf heures du foir, 
encore faut-il , pour prendre ce divertiilement , avoir 
la permiffion du Juge de police. 

Défenfe d'ufer des mêmes étoffes que les 
Blancs. Des Archers de police furent commis à 
-l'exécution de ce décret j on les a vus fur les pla- 
ces publiques , aux portes même des églifes , arra- 
cher les vêtemens à des perfonnes du fexe , qu'ils 
laiffbient fans autre voile que la pudeur. 

Défenfe de fe fervir de voiture , fous peine de 
prifon pour les contrevenans , & de confifeation 
des voitures & des chevaux. Un carteroneftimé, 
négociant, voyageoit en chaife , un fieur Prodejac 
l'arrête dans la ville du petit Goave 3 & le force 
a defeendre de voiture , en difant : Un gueux de 
mulâtre comme toi ^ doit-il voyager plus commo- 
dément que moi ? Il ajoute des coups de canne à 



( 9 ) 
cette apoftrophe. L'affaire eft plaidée , le premier 

Juge condamne Prodejac à cinq mille livres d'a- 
mende envers les pauvres. La caufe eft portée par 
appel au Confeil , qui mec les parties hors de 
Cour , malgré les preuves les plus authentiques 
du délie (5). 

Défénfe de paffer en France. Ils ne peuvent 
émigrer qu'en fecret d'une partie qui les traite 
en marâtre , & les répute coupables lorfqu'ils 
s'échappent pour venir chez nous faire retentir 
leurs juftes plaintes. 

Exclusion de toutes charges & emplois pu- 
blics , foit dans la judicature , foit dans le mili- 
taire ; ils ne peuvent plus afpirer aux grades 
<TOfficiers , quoiqu'en gênerai on les reconnoifle 
pour gens très-courageux. On ne veut pas même 
que dans les compagnies de milices , ils foient 
confondus avec les Blancs. Quelles que foienc 
leurs verrus , leurs richeffes , ils ne font point ad- 
mis aux aflfemblées paroiffiales. Dans les fpec- 
tacles ils font à l'écart , le mépris les pourfuit 
jufqu a i'églife , où la religion rapproche tous les 
hommes, qui ne doivent y trouver que leurs égaux. 
Des places diftinâ&s leur font affignées. 

L'opinion & divers décrets repouflent des emr 
plois, même les Blancs qui fe marient avec des 
femmes de couleur ; le nommé Guerin étoicMar- 



( io ) 
guillier aux Cayes de Jacmel , il époufe une eftî- 
mable carteronne, auffi - toc intervient une fen- 
tence de la Jurifdi&ion du Quartier, qui l'oblige à 
fortir de l'œuvre , & cette fentence eft confirmée 
par le Confeil fupérieur. Vous faurez, MM., que 
par une contradiction étrange , les Juifs fi mal-à- 
propos outragés en Europe, ne le font point dans nos 
ifles, & vers le même tems un Juif, connu pour 
tel , étoit Marguillier de la Paroifle d'Aquin (6). 

La confcription militaire n'a plus lieu, mais le 
fervice de piquet continue. Les prohibitions rela- 
tives aux vêtemens & aux voitures font tombées 
en défuétude ; mais le moindre caprice d'un Gou- 
verneur peut faire revivre des ordonnances qui 
étant abrogées de fait , ne le font pas de droit. 
Tous les autres décrets, dont le but eft d'écarter 
û jamais les fang-mêlés des avantages réfervés aux 
Blancs ( 7 ) font en vigueur , & l'opinion les 
fortifie. 

Le mépris habituel , les injuftices , la cruau- 
té envers les gens de couleur , ont trouvé des apo- 
logiftes. Plufieurs Ecrivains ont fouillé leur plume , 
en défendant la caufe de la tyrannie réduite en 
fyftême. L'Auteur des Confidérations furSaînt-Do- 
mingue ^ ( Hilliard d'Auberteuîl ) avance grave- 
ment, que tout ce qui procède des Blancs , doit pa~ 
roîtrefacré aux Noirs & gens de couleur ( 8 ) : c'eft- 



( -Il ) 

a dire quil faut égarer leur raifon pour dominer 
leurs fentimens > &c les conduire avec la docilité 
des bêtes de fomme. Vintérêt & la fureté veulent y 
dit-i! , que nous accablions la race des Noirs d'un 
Ji grand mépris _, que quiconque en defcendra juf- 
qu'à la Jixieme génération , fait couvert d'une ta~ 
cke ineffaçable* Ainfi l'intérêt & la fureté feront 
pour les Blancs la mefure des obligations mo- 
rales. Nègres & gens de couleur, fouvenez-vous-en. 
Si vos defpotes perfîftent à vous opprimer, ils 
vons ont tracé la route que vous pourrez fuivre. . 
Après des alertions de cette nature , l'Auteur 
n'étonne plus lorfqu'il dit : qu'un cocher de 
fiacre ejl bien au-dejffus d'un mulâtre 3 que les 
Blancs doivent être autorifés à fe faire juftice des 
mulâtres ; qu'un Blanc accufé par un Nègre de 
l'avoir maltraité , volé y &c. doit être cru fur fa 
fîmple dénégation y même contre des témoins Nè- 
gres & mulâtres ^ parce qu'ils font partie j & que 
fans doute le Blanc ne Teft pas. 

Si les gens de couleur j ajoute-t-il 5 ofoient 
frapper un Blanc > même quand ils en font frappés ^ 
ils feroient punis avec rigueur. Telle ejl la force 
du préjugé contre eux ^ que leur mort> en ce cas > ne 
paroîtroit pas un trop grand fupplice : cette févérité 
fera peut - être injujle ; mais elle efi nécejfaire. 
Grand Dieu , quelle morale ! Plus bas nous ver- 



( '* ) 

tons le même Auteur , entraîné par l'afcendant de 
la vérité , rendre un témoignage éclatant aux ver* 
tus des fang - mêles , 8c prouver par des aveux 
forcés , les torts des blancs à leur égard. 

Vers 1770, un Magiftrat du Port-au-Prince 
qui , par fa place , dévoie être le protecteur du 
pauvre opprimé, s'exprimoit ainfi. Il exijle parmi 
nous une ciajfe patureiiement notre ennemie ^ & 
qui porte encore fur Jon front l'empreinte de Vef- 
clavage ; ce n'efi que par des loix de rigueur quelle 
doit être conduite. Il efl néct£aire d'appefantirfur 
elle le m épris & l'opprobre qui lui ejl dévolu en 
naiffant. Ce n'efi qu'en brtfant les rejj'ons de leur 
ame , qu'on pourra les conduire au bien (9). Des 
hommes que l'on conduit au bien en brïjant 
les rejforts de leur ame ! L'Auteur peut choi- 
fir entre le délire de la raifon & la férocité du 
cœur* 

La conduite des blancs eft concordante à ces 
principes , & comme s'il ne leur fuflifoit pas de 
verfer l'humiliation fur les gens de couleur, ils 
infpîrent les mêmes fentimens à leurs Nègres t 
qui affeélent enfuite le ton de fupériorité envers 
les efclaves des mulâtres. 

Des attentats contre la majefté des mœurs , 
réfultent du mépris dont on couvre les fang - mê- 
lés. . Un Blanc convoite une fille ou femme de 



( IJ > 

couleur. Il entre chez elle , même fans la connoî* 
tre y c'eft un homme réfervé, lorfqu'il ne s'échappe 
qu'en propos licencieux. Le père ou le mari pré- 
fens oferont-ils chafler l'impudent , qui mena- 
cera de les rouer de coups , qui tiendra parole, 
& qui les fera punir enfuite , en difant : ce mu- 
lâtre m'a manqué. Si le Blanc eft un homme eu 
place , & que celui qui met obftacle à fes de- 
fîrs foit dans fa dépendance , on fe débarraffe de 
fa préfence importune , en lui commandant des 
corvées. Pendant ce tems , tous les moyens de fé- 
du&ion font mis en ufage pour corrompre l'inno- 
cence , & la liberté du père ou du mari devient 
quelquefois le prix de la proftitution. Pardon MM., 
fi je vous retrace ici ces turpitudes, qui excitent 
l'indignation 8c non la furprife , car elles rap- 
pellent une des mille & une caufes quifaifoient 
pleuvoir jadis les lettres-de-cachet. 

Du mépris à i'injuftice , il n'y a qu'un pas j 
aufli faut-il que le mulâtre ait fix fois raifon , pour 
obtenir une fois jaftice. Il faut qu'il ait été griève- 
ment malttaité par un Blanc , même du bas étage, 
il faut que le délit foit prouvé jufqu a l'évi* 
dence , pour être puni par vingt-quatre heures de 
prifon. L'homme de couleur n'a pas même le droit 
des animaux , celui de repoufTer la force par la 
force j & s'il fe défend lorfqu on l'attaque , un 



{ 14 ) 
châtiment rigoureux lui apprend à ne plus ufer 

de fes droits. Hilliard d'Auberteuil , cité pré- 
cédemment, ne vous a-t ii pas dit qu'en pareil 
cas j la mort même ne paroîtroit pas un trop 
grand fupplice ? Et de peur qu'on ne révoque en 
doute fa véracité , je me hâte de citer le trait fui- 
vant. Un Blanc jouant avec un homme de cou- 
leur , voulut le tromper , celui-ci le lui reproche j 
le Blanc le frappe , l'infulté fe défend ; 1 aggref- 
feur porte plainte , & l'infortuné mulâtre con- 
damné à être pendu n'eft qu'effigie , patce qu'il 
prend la fuite. 

Celui qui dans ma maifon peut braver la 
pudeur , m'injurier , me battre , peut également 
me ravir mon bien, pourvu qu'au vol il joigne 
des menaces , de mauvais traitemens , qui inti- 
mideront ma réfiftance; car fi je réfifte , je ferai 
traîné dans ce qu'on ofe appeller le fan&uaire de 
la Juftice : là j'aurai pour accufateurs , pour Juges , 
pour exécuteurs , les préjugés , la haine & la 
force ; puni avec une partialité révoltante pour des 
délits légers , ou même fans délit ? je ferai fans 
cefle facrifié à la vengeance , à l'avarice , dont 
l'impunité eft affurée. 

Il eft vrai que depuis une quinzaine d'années,' 
les loix féroces font un peu moins énergiques , 
& les actions atroces moins communes. Cette 



( M ) 
peinture hideufe ne convient point à tous les 

Blancs ' y plufieurs font hommes , & forment une 
exception d'autant plus éclatante , qu' elle a moins 
d'imitateurs. Des êtres fenfibles , qui n'ont point 
ifolé leurs affe&ions , trouvent leur bonheur dans 
celui de leurs frères j mais pourquoi faut- il qu'ils 
foient entourés d'individus dont le coeur eft pé- 
trifié ? 

Ceux-ci répondent qu'en général, les mulâtres 
eux-mêmes font durs envers les efclaves, i 9 . Ré- 
criminer n'eft pas répondre. 2 . Des faits très-peu 
nombreux ne comportent pas une indu&ion 
générale; mais 3 . il ne manque à leur aflfertion 
qu'une petite chofe y c'eft d'en adminiftrer lés 
preuves. Et lorfqu'en 1784 un Edit plus humain 
ftatua : 

Que les Négrefles feroient exemptes par fe- 
maine d'autant de jours de travail , qu'elles au- 
roient d'enfans à nourrir. 

Que les efclaves chommeroient les Dimanches 
8c les Fêtes , qu'on ne pourrait les forcer au tra- 
vail avant la fin ni après le retour de la nuit. 

Que la peine infligée par le maître à fon ef- 
clave , n'excéderoit pas vingt-cinq coups de fouet. 

Qu'un châtiment plus rigoureux leroit pour- 
fuivi au criminel, &c. 

Qui a réclamé contre ? font-ce les fang mêlés ? 



( tt) 

Non , les Blancs feuls , & fur- tout les Européens 
en général plus cruels que les Créoles , ont 
étourdi les Miniftres par leurs remontrantes , & 
l'Edit enregistré prefque forcément * eft demeuré 
fans éxecution. 

Qu'on vifite les habitations des Blancs & des 
gens de couleur j où trouvera-t-on plus de ces 
înftrumens deftinés à tourmenter les Nègres? où 
verra-t-on de ces cachots dans lefquels un homme 
ferré par tout le corps , ne peut fe tenir que 
debout ? 

Tel Maître blanc étoit fi bien connu par fa fé- 
rocité , qu'on faifoit trembler rous les efclaves 
défobéiffans , en parlant de les vendre à ce tigre. 

Tel autre fut menace par M. d'Ennery > Gou- 
verneur, d'être renvoyé en France , s'il continuoit 
àfufiller fes Nègres* 

Tel autre , non*content d*accabler de travaux 
fes Négrefles» leurarrachoit encore le honteux fa- 
laire d'un honteux libertinage. 

Tel autre faifoit fans cefle retentir la plaine des 
hurlemens de fes efclaves y dont le fang ruiflèloit 
dans les plantations , où , comme celui d*Àbel , il 
crie vengeance ; fon plaifir étoit enfuire de fe faire 
fervir à table par ces malheureux dont les chairs 
pendoient en lambeaux. 

Tel autre cafloit une jambe à rout Nègre cou- 
pable 



( Il ) 

pable de marronage , & le laiiïbit fur place juf* 
qu a ce que la gangrené exigeât l'amputation. 

Tel autre Mais mon cœur oppreffé , déchiré 

m'interdit d'autres détails , & l'on voudra nous 
perfuader > que des hommes acharnés contre les 
Nègres, font humains envers les fang- mêlés qu'ils 
abhorrent! Qu'on en juge par le tableau que nous 
avons ébauché. A-t-ildonc tort, le Chevalier des 
Landes , en affurant que la vie des gens de cou* 
leur eft à la merci de la colère & du caprice (10) ? 

Et quels font ces hommes que le mépris 
confpue ? La plupart ont acquis leur liberté à titre 
honorable * les uns par de fages économies * d'au^ 
très l'ont obtenue de leurs maîtres > doni ils 
avoient captivé Teftime. Citoyens laborieux , ils 
font fleurir les plantations -, il y a parmi eux de 
grands propriétaires , ils augmentent la mafle des 
richefles coloniales , & partant concourent à la 
profpérité de l'Etat. 

Perfonne n'eft plus agile pour gravir les mor- 
nes , & ramener les Nègres marrons ; ils font un 
sûr appui contre l'infurreûion des Efclaves : on 
donne quelquefois par préférence les commiflions 
périlleufes à cette claffe d'hommes , dont la bra- 
voure eft connue. Dans la dernière guerre d'Amé- 
rique 3 ils ont déployé leur intrépidité à Savan- 
nah. 

fi 



( »*) 

On ne peut leur reprocher un génie turbulent 
& fédicicux. Leurparriotifme a éclaté lors même 
Qu'on vouloit l'étouffer j quand en 1783 M. de 
Béllecombe invita les Colons à faire au Roi pré- 
Tent d'un vaifTeau, les Blancs contefterent aux 
fang- mêlés le droit d'y contribuer , mais ceux-ci 
furent jaloux de fe montrer François , & par Tor- 
dre du Général , M. Raimond chargé de faire la 
colle&e dans fon Quartier , recueillit 9400 livres 
parmi 15 individus de couleur (11)* 

En général, ils ont confervé l'eftimable bon- 
hommie des mœurs domeftiques. Us fe diftinguenr, 
ainfi que les Nègres , par beaucoup de piété filiale, 
beaucoup de refpeâ pour la vieillerie j vertu tou- 
chante , & prefqu'inconnue dans nos mœurs. 
Plu fleurs ont une éducation très-foignée , & laif- 
fent cet héritage à leurs enfans. Us font hofpita- 
liers. Des Blancs pauvres, ou aventuriers , reçoi- 
vent fouvent les premiers fecours de cette clafle , 
qu'ils mépriferir. On a vu Je généreufes mula- 
tfefles acheter des enfans de couleur , que leurs 
pères n'a voient pu affranchir avant leur mort ; 
elles économisent pour leur faire le don pré- 
cieux de la liberté. Jamais 1 attachement des fang- 
mêles pour les Blancs ne s'eft démenti. Jamais 
aucun n'a été complice d'un émpoifonnement, ils 
n'ont point participé au crime de Macanda (nj, 



(.19) 

& fi on compulfe les écrous des prifons 8c les 

fegiltrés des greffes , on ne trouvera pas quatre 
hommes de couleur condamnés légitimement pour 
crime avéré, depuis 1 origine de la Colonie. 

Obfervez que Hilliard d'Auberteuil , dont cer- 
tainement le témoignage n eft pas fufpeét , alloue 
fui- même aux gens de couleur la plupart de ces 
bonnes qualités ( i j ). 11 faut donc reconnoîrre en 
eux une bien louable propenfion à la vertu , puis- 
que l'aviliffement, le père de tant de vices , n*a 
point flétri leur coeur , ni altéré les traits natifs 
de leur aimable caraâere. 

La pureté conjugale eft la feule vertu fur la-» 
quelle les femmes de couleur , mais fur - tout les 
NégrefTes, fe foient relâchées. Soyons-en peines , 
n'en foyons pas fur pris. Dans une contrée où les 
Blanches font rares , la falàcité des Blancs perfé* 
cute les autres j elles fuccombent d autant plus fa- 
cilement quelles font dominées par Pafcendant 
de l'autorité ou des menaces , & que d'ailleurs elles 
ont peu à gagner en épouiant des fang-mêlés f 
privés de la confidération publique. Alors , au 
fcandale de la Religion & des mœurs , la fainreté 
du mariage eft remplacé par l infamie du conçu* 
binage, d'où réfulte un etfaim d êtres illégitimes, 
& ce font les Blancs qui abjurent envers leurs en* 
fans les douces effufions de la paternité» 

B x 



( xo ) 

Voyons actuellement fi la fage humanité, fila 
faine politique , ne repouffent pas de concert une 
prévention qui ravit les avantages fociaux à des 
hommes libres. Dans l'antiquité , les efclaves 
étoienc à- peu - près traités comme nos Nègres , 
mais communément la manumiffion ne leur laif- 
foit rien à defirer * fi cependant chez les Romains, 
l'affranchi fermoir un intermédiaire entre l'efclave 
& le citoyen , fon fils étoit toujours réputé in- 
génu ; d'injuftes préjugés n'empeehoient point 
Epi&ete ni Horace, de dormir tranquillement fous 
les lauriers , qui ombrageoiem un affranchi , & le 
fils d'un affranchi* 

P*r quelle bizarrerie le François méprife-t-il 
la même chofe en Amérique , & pas en Afie ? 
Le préjugé contre les gens de couleur n'infe&e 
gueres les comptoirs de l'Inde , ni les Mies 
de France , de Bourbon ( 14) , & de Gorée. 
La raifon n'eft-elle donc pas une dans les 
climats divers» & neft-il pas étrange, que, 
même à St.-Domingue, la ligne de démarcation 
des pGifeffions efpagnoles & françoifes foit aufli 
celle des opinions , en forte que d'un côté de 
l'ifle on foit d'une indifférence extrême fur la cou- 
leur , à laquelle l'autre partie attache une ex-* 
trême importance ? Les François qui reprochent 
avec raifon aux Efpagnols des cruautés dans le 



nouveau monde , leur cèdent dans le même pays 
la palme de la juftice 6c de l'humanité. 

Ce préjugé , qui n'eut pas jadis une fi grande 
extenfîon , ne Veft fortifié que dans des rems très- 
modernes j il y a une vingtaine d'années que les 
fang- mêlés pouvoient encore atteindre les grades 
militaires , mais par les réglemens de 176$, 
on a été les brevets à des Officiers mulâtres È 
auxquels ou ne pouvoit ravir le mérite d'avoir bien 
fervi la patrie, (15) 

Le crime n'eft-il donc pas la feule chofe qui 
déshonore ! Si la faralité des événemens vous avoit 
livré à des forbans qui vous euflènt traîné à Ma- 
roc , quel fentiment vous accorderois-je ? Serott- 
ce le mépris , qui répugne à mon coeur , ou la 
compaffiôn ; qui eft fi voifine de la nature ? Ce fut 
un malheur femblabie qui donna occafion à Cer- 
vantes de fe montrer en Héros , avant d être un 
écrivain célèbre. Suppofohs que fur les bords de la 
Gambie , votre peau blanche vous attire les infultes 
des Noirs , avec quelle véhémence vous crieriez à 
rinjuftice ! Prenons Imverfe. Je fùisnémulâtre,que 
me reprochez-vous ? ma couleur ? Et qu'importe que 
les membres du corps politique ajrent le tiflu réti— 
culaire, blanc , noir ou bafané , pourvu que la fo-* 
ciétéprofpere ? M objeftez vous ma naiiïance illé* 
gitime,ou celle de mes pères ? Parce qu'un homme 

B ? 



( » ) 

né à 48 degrés de latitude s'eft uni dans un au* 
tre hémifphere , contre le voeu de la loi, à une 
femme noircie par les feux de l'Equateur , vous 
me condamnez à l'opprobre j pouvais je choifit 
les auteurs de mes jours ? 

D ailleurs , Meilleurs les Blancs > fi vous infif- 
tez fur l'origine , je vous demanderai quels étoient 
vos pères ? Les uns étoient ces boucaniers , ces 
flibuftiers qui faifoient trembler & rougir l'huma- 
nité , Se qui après s'être gorgés de fang alloient le 
digérer à la Tortue ou à St-Domingue; d au- 
tres étoient de ces hommes lans aveu que la 
compagnie des Indes vendoit fous le nom d'en* 
gagés * pour trente- fix mois au prix de trente 
écus (i<>). D'autres enfin étoient des émigrans de 
Sc-Chiiftophe après la prife de cette ifle * qui, la 
plupart avoient la même origine , ou étoient gens 
de couleur j & lorfque vers \ 746 M. de Larnage f 
Gouverneur deSt.-Domingue, ftatua que les def- 
cendans des indigènes feroient réputés Blancs > 
beaucoup de fang- mêlés fe firent déclarer tels, 
en fe difant fils de Caraïbes j on ne fut pas diffi- 
cile fur les preuves. Quel les étoient vos mères ? 
Ne fait-on pas qu'à diverfes reprifes , on amafla 
l'écume des carrefours de Paris , les reftes dé* 
goûtans de la débauche ? ces veftales furent tranf- 
portées dans le nouveau monde , chacun prit 4k 



( u ) 

chacune > les unes s'engageoient pour affouvir 
pendant trois ans la lubricité des colons » d'au- 
tres devenoîent époufes légitimes de flibuftiers, 
qui connoiflbient bien la conduire antérieure de 
ces femmes , au point que tel leur difoit : » Je 
* ne vous demande pas compte du paflfé > vous 
» n'étiez pas à moi , répondez moi feulement de 
» l'avenir. A préfent que vous m'appartenez, voilà 
» (en montrant fon fujil >) ce qui me vengera de 
» vos infidélités ; fi vous me manquez , il ne 
vous manquera pas (17). » 

Que prouve cette origine contre les colons 
Blancs ? Rien , Se nous ne l'alléguons que pour 
rétorquer un fot raifonnemenr. Reprochoit-on à 
Manlius , à Cincinnatus , qu'ils defeendoient des 
brigands fondateurs de Rome, Emprunter le mé- 
rite d autrui , c'eft avouer la pénurie de mérite 
perfonnel. On la dit avant moi f l'homme eft fils 
de fes œuvres j rappeliez- vous les moeurs des 
fang-mêlés, & concluez. 

Quand il s'agira d'abolir la traite > h$ 
Planteurs crieront à Finjuftice. Cet argument , 
qui fera débattu , ne frappe pas fur la caufe des 
fang-mêlés j ils forment une clafle libre » à la- 
quelle l'orgueil & la cupidité difputent depuis 
un fiecle des droirs imprefcriptibles. J'ouvre le 
Code noir » ou Edic de 1685 » articles 57 & 59. 

B 4 



(*4) 
Jccroîs devoir rapporter ie texte même, quoi- 
que mal rédigé. » Déclarons leurs aftranchiffe- 
** mens faits dans nos Ifles, leur cenir lieu de 
» naiflance dans nos Ifles , & les efclaves affran- 
» chis , n'avoir befoin de nos lettres de natura- 
» lité , pour Jouir des avantages de nos fujçts na- 
» turels dans notre Royaume , terres & pays de 
» notre obéiflance , encore qu*ils fuient nés dans 
m les pays étrangers : odroyons , aux affranchis 
* les mêmes droits, privilèges & immunités dont 
a» jouirent les perfonnes nées libres > voulons 
•> qu'ils mérirent une liberté acquife , Se qu'elle 
» produife en eux s tant pour leurs perfonnes 
» que pour leurs biens , les mêmes effets que le 
5> bonheur de la liberté naturelle caufe à nos au- 
*> très fujets.» La loi veut donc que tous les af- 
franchis jouiffent de tous les bienfaits réfultans 
de la liberté: mais un préjuge barbare a prévalu j 
des décrets rendus par les Pachas & les Cadis qui 
gouvernoient ou jugeoient la Colonie, ont in- 
firmé les difpofitions de l'Edit ; voilà comme 
on a privé une portion de citoyens des droits que 
leur affuroient la loi d'accord avec la nature , & 
Ion voit des Blancs prétendre juftifier leur con- 
duite , en alléguant qu'ils ont trouvé la coutume 
établie , comme fi des abus antiques étoient des 
abus raifonnables , & qus le laps de tems put 
faniftionnet i oppreflion* 



( M ) 

Contre le projet d'aflimiler en tout les fang- 

mèlés aux Blancs , on a fait diverfes objections { 
je vais fucceflivement les parcourir & les dé- 
truire, 

i°. L'Auteur d'un pamphlet qui vient de pa- 
roître , nous dit : » Le Nègre eft iffij d'un fang 
j* pur , le mulâtre d'un fang mélangé : c'eft une 
» efpece abâtardie. II eft aufli évident que le Ne- 
» gre eft au-defïus du mulâtre , qu'il l'eft que 
» l'or pur eft au-defliis de l'or mélangé ( i8.)« 
Si l'Auteur entend que le Blanc n'eft pas ifTu d'un 
fang pur , évidemment il faut le claffer après le 
mulâtre , puifque celui-ci étant mitoyen , parti- 
cipe moins à la complexion viciée du Blanc. Si 
au contraire l'Auteur donne au Blanc un fang 
pur, il faut conclure de fon raifonne Rient , que 
l'impur peut éclore de principes purs, & que Toc 
allié à l'argent produit du plomb. J'avoue- que je 
fuis un peu honteux de combattre une telle ob- 
je&ion à la fin du dix -huitième fîécle. C'eft 
ici le cas de placer un fait , qui rappelle & for- 
tifie un principe de Phyfique. En général, les 
gens de couleur font d'une constitution robufte , 
parce que le croifement des races améliore l'ef- 
pèce. 

x°. Si vous mettez les fang-mêlés au pair des 
Blancs , &que 1 opinion ne flétriffe plus les ma- 



( • *« ) 

riages mêles , le pian , a-t-on dit , va fe commu- 
niquer à la race des Blancs. 

Le pian , ou epiau , eft une maladie cutanée > 
ulcéreufe , fiphillitique , &c. diverfes caufss , plus 
communes chez les Nègres > peuvent la faire naî- 
tre ou l'aggraver, comme la malpropreté & la 
m'embrane graifîeufe plus fournie. Le iiuemnage 
de* Blancs avec les Négreffes eft malheureufement 
commun dans nos Ifles : en a-t-on vu plus de 
Blancs planifies ? Non.Ofera-t-on nous dire que le 
nombre en fera plus contldérable , quand le ma- 
riage aura fanâifié ces liaifons illicites ? 

Mais , nous dit-on , fi vous rapprochez ces di- 
verfes clafles fur la ligne de l'égalité , les Né- 
grefles & les mulâtreifes , entraînées par l'efpé- 
rance de faire des mariages qui Bâteront leur va- 
nité , provoqueront elles-mêmes les Blancs j alors 
les Nègres , dans les tranfports de la jaloufie , 
égorgeront les Négrefles. 

Ecartez des terreurs vaines > le crime des Nè- 
gres aura roujours un frein puiflant dans un pays 
où il eft immédiatement fuivi de la peine, avec 
certitude , en pareil cas » de ne point échapper 
à celle du talion j mais il eft une réponfe plus 
décifive. L'impoffibilité d'avoir des compagnes 
pourroit feule pouffer les Nègres aux fureurs 
d'un délire erotique. Cela n'arrive pas , quoi- 



(*7) 

que , comme nous l'avons déjà répété > beau- 
coup de Blancs libercinent avec des Négreflès & 
des femmes de couleur , qu'ils n'époufent pas , 
dans la crainte de déroger* Qeez cette crainte , 
tout ce que je vois, c'eft que des mariages ho- 
norables effaceront l'aviliiïement du concubinage » 
les mœurs y gagneront, ôc les Nègres n'y per- 
dront pas. y 

Mais , les gens de couleur deviendront info* 
lens s'ils nous font affimilés j je demande aux 
Blancs s'ils font infolens envers les fang-mê- 
lés. Je ne pouffera: pas cette thèfe ; cependant 
après la peinture que j'ai faite , je prévois qu on 
ne me tiendra pas compte de la réticence. 

Mais que manque-t-il aux fang-melés ? Tran- 
quilles dans leurs poifeffions , ils y mangent en 
paix les fruits du champ qu'ils ont cultivé fans 
trouble. 

De bonne foi enviez vous le fort de gens que 
l'opinion avilit , qu'on opprime , qu'on outrage 
prefque impunément ? Seriez-vous content d'en 
être réduits aux mêmes termes \ Se , pour le dire 
en partant , l'homme fenfible peut-il goûter te 
bonheur, lorfqu autour de lui font une foule d'in- 
dividus , avec lefquels il refufe de le partager. 

Mais les fang-mêlés peuvent compter fur la 
bienveillance des Blancs j nous fommes leurs pa- 



( *8 \ 

crons , leurs prote&eurs , ils tiennent gratuitement 
de nous une liberté que nous avons payée au iifc . 
le refpe& des affranchis envers nous en fut le prix, 
convient-il, que nos anciens efclaves prétendent 
au parallèle ? D'ailleurs qu'ils calment leur împa- 
uence , quand les Àlïèmblées coloniales feront or- 
ganisées , nous les y appellerons , leurs griefs 
feront redreffés > ils obtiendront tout ce qu'il fer? 
poffible de leur accorder. 

Je reprends ces réflexions. Les fàng-mêlés peu~ 
vent compter fur la bienveillance des Blancs. Il 
faut donc juger les Blancs uniquement fur l'avenir, 
car le pa(Té feroit une mauvàife garantie. 

Nous fommes leurs protecteurs. Ils vous regar- 
dent comme leurs opprefïeurs. 

Ils tiennent de nous la liberté , &c. Comptons les 
fang-mêlés a&uels , 6c voyons combien il en eii 
qui tiennent immédiatement de vous cet avantage. 
Nous lavons déjà dit originairement , beaucoup 
l'ont mérité ou acheté par leur travail, c'eft 
un héritage que plufieurs générations leur ont 
tranfmis; au furplus , en ftipulant tacitement le 
refpeéfc & la reconnoiflance des affranchis envers 
leurs libérateurs, a-t-on mis en balance le droit 
de les méprifer, de les vexer ? 

Convient-il que nos efclaves deviennent nos 
égaux} Je crains bien que ce ne foit-là le fan mor. 



( 1* ) 

Pauvre vanité ! je vous renvoie à la déclaration des 
droits de l'homme & du citoyen > tirez vous- en» 
s'il fe peut. 

Que les fang-mêlés attendent les AJJemblées 
coloniales j on leur accordera tout ce qu'il fera 
pojUble de leur accorder. Cette promefîe eft louche j 
leur communiquerez- vous rcus les avantages de 
citoyen? répondez d'une manière pofitive. Si vous 
prétendez compofer avec eux , ils ne veulent 
point de capitulation ; fi vous avez réfolu d'accé- 
der à leurs demandes > pourquoi retarder ce 
moment ? il feroit plus glorieux à vous , 
de concourir avec rAftemblée Nationale > pour 
leur rendre une juftice qu'ils veulent tenir de la 
loi , & non de vous. 

Mais enfin y nous dit-on , fi les gens de couleur 
font au niveau des Blancs , vous perdez les colo- 
nies , qui ne tiennent à vous que par un fil , & 
la banqueroute eft inévitable. Cet argument eft 
le palladium des oppofans ; lobje&ion eft fpé- 
cieufe, voyons fi elle eft tondëe. 

On pourroit examiner prélirninairement , s'il 
eft utile à la France d'avoir des Colonies. En 
confervanc mes doutes fur ce problème , je le 
fuppofe réfolu pour l'affirmative , & je dis: 

La Métropole peut perdre fes Colonies , ou 
parce qju elles ierout conquifes y ou parce que les 



Blancs fe répareront , ou parce que les fang-mè* 
lés feront fciffion > ou enfin , parce qu'une révolte 
des Nègres caufera aux Colonies une fecouffe qui 
les démembrera de la France. 

A des princes tourmentés par la rage des con- 
quêtes, il ne faut pas de raifon j mais l'admiflion 
des fang-mêlés aux avantages de citoyen , ne four- 
nit pas même le prétexte d'une invafion. 

Nous ne ferons point aux colons blancs l'in- 
jure de leur prêter un projet de féparation , 
malgré les inquiétudes qu'on pourroit fe permet- 
tre fur cet objet (19). Pourroienwls s'ifoler en 
Corps politique ? Quelques Mes , retferrées 
pour la population & les moyens , dont les 
cotes offrent à l'ennemi un facile abord , ne 
foutiendroient jamais le choc d'une Puifïance 
qui viendroit les heurter. Je ne vois gueres que 
les Anglois , ou les Anglo-Américains , auxquels 
ils pourroient être tentés de s*aggréger j mais nos 
colons blancs , qui conteftent même aux gens de 
couleur les droits de citoyen , courroient-ils les 
hazards de la guerre , foit pour s'ailbcier à un 
Corps politique , qui ne veut plus que des libres, 
foit pour fe livrer aux Anglois, dont leminiftere 
eft difpofé à fupprimer la traite des efclaves (10) 
de concert avec nous ? Les Blancs ne pourroient 
fans les gens de couleur, fe livrer à une Puiflance 



étrangère , les gens ae couleur le pourroient fam 
eux Plus que jamais ils le poutronr, attendu que 
leur population , qui augmente journellement, va 
prédominer. 

Dans un Mémoire adrefîéà l'Aflemblée Natio- 
nale par les Miniftres du Roi, ils obfervent que 
les Colonies étant diffemblables de la Métropole 
par leurs rapports commerciaux , par des localités 
inhérentes à la nature des chofes , exigent des 
loix différentes j mais la liberté des hommes eft 
un droit comme un befoin dans tous les climats. 
Les gens de couleur faifant feuls la fureté de 
la Colonie contre les révoltes & le marronage (21). 
Il eft au moins très-impolitique de leur ôter la 
considération néceflaire pour contenir les efclaves. 
Loin donc que le préjugé qui pefe fur les fang- 
mèlés foit utile à la Colonie , il faut au con- 
traire leur donner du relief , cimenter l'union 
entre eux & les Blancs , & leurs efforts com- 
binés maintiendront plus efficacement la fubor- 

flînatîon. 

Dans Pimpoffibilité de reprocher aux fang-mêlcs 
des crimes commis , on leur a fuppofé des crimes 
à commettre » comme le projet de rompre avec 
h France après l'obtention de leur demande. Ainfi, 
à votre avis , ce font des ferpens qui piqueront 
te fein fut lequel ils auront retrouvera vie. A oui 



( 5* ) 
perfuadera-t-on qu'ils invoquent notre bienveil- 
lance , uniquement pour le plaifîr d'être ingrats 
& de trahir la Métropole? Peut -on imaginer 
qu* ils manifefteront des intentions hoftiles , après 
avoir acquis par beaucoup de foins & de démar- 
ches, les avantages qu'une infurre&ion facile leur 
procurerait infailliblement. Ils jurent ne les am- 
bitionner que pour rivalifer avec les Blancs en 
patriotifme. Si au contraire les fang-mêlés, excé- 
dés d mfultes , fe réunilfeHt aux efclaves pour bri- 
fer les liens avec la Métropole , leur triomphe 
eft certain > les Blancs fuccomberônt par leur in- 
fériorité. Craignons d'aigrir des hommes qui , prc*- 
fondement affe&és de nos refus , chercheroient 
dans leur force ce qu'ils n auroient pu arracher 
à notre juftice. La réfiftance à loppreflîon eft un 
droit émané de Dieu , & reconnu par FAffemblée 
Nationale. 

On obje&e que la haine des Nègres contre les 
fang-mêlés , les empêchera de faire caufe conv 
mune. Si cette haine exifte y fans doute en voici 
les prétextes. Quelques plantations font furveillées 
par des mulâtres non libres , qui , fous peine de 
punition i évere , font obligés de punir févérement 
les Nègres j ceux-ci , dont l'efprit eft peu déve- 
loppé , ne remontent pas aux caufes de leurs maux , 
Us fe contentent de décefter ceux qui en font les 

inftrumens 



(13 ) 

inflrumens immédiats D'ailleurs les Nègres voyant 

que les Biancs , pères des fang-mêlés , dédaignent 
leurs propres enfans , certe variété de Telpèce hu- 
maine n'eft plus à leurs yeux qu'une cafte dégra- 
dée y & par intérêt comme par erreur , ils fe rao-r 
prochenc , autant qu'il eft en eux , de la dafle 
qui feule pofTéde & diftribue toutes les jouiflan- 
ces. 

Mais les gens de couleur nient l'exiftence de 
cette haine , & proreftent que les Blancs en font 
fpécialement l'objet j quoi qu'il en ion , vaine- 
ment , nous dit - on , que l'averfion des Nègres 
pour les mulâttes nous met à l'abri d'une coali- 
tion dont Hilliard d'Auberteuil fait craindre les 
dangers; l'intérêt réciproque les rapprochera bruf- 
quement , & fi jamais les fang-mêlés arborent 
l'étendard de la liberté , tous les Nègres vont s'y 
rallier. Croyons-en un colon blanc déjà cité , & 
dont le témoignage eft très-recevable > car il fe 
montre oppofé à la pétition des fang - mêlés • 
il aflure que (n ) quatre cens mille efclaves 
font prêts à faifir la première occafion pour fe 
foulever, 

Refte à difcuter une dernière objection.' Si vous 
déférez , dit-on , A la demande des gens de cou- 
leur , les Nègres voyant la diftance effacée entre 
les Blancs & les mulâtres , voudront franchir éga- 



(?4) 
lemeut cet intermédiaire , & leur révolte fera le 

lignai précurfeur de la perre des Colonies. 

J obferve d abord que la traite , déjà plus diffi- 
cile , ne peut plus fe foutenir long-tems. La po- 
pulation Africaine s'épuife annuellement par des 
exportations nombre uf es : mais la traite aura* 
t-elle un terme fixé par la néceflîté des cîr- 
confiances 9 fans qu'on puifle en faire honneur à 
rhumanité des Européens , qui > pour le dire en 
. paflant » dans la difeue de Nègres , commencent 
à trafiquet des Indiens ? La raifon fait des con* 
quêtes étendues &c rapides. Les Portugais (i 3) & les 
Quakers ont l'homieut d'avoir montré l'exemple 
d'affranchir. Dignes fucœffeurs des las Cafas, 
des Bcnczetz , Meilleurs Brûlot de Wasville t 
Clarkfon , Granville Sharp > James Ramfay , & 
en général, les amis des Noirs Anglois ÔC Fran- 
çois, méditent d'amener graduellement les efclaves 
à la liberté, leurs efforts feront couronnés du fuccès; 
encore quelques années > & dans nos annales il ref- 
cera feulement le fouvenir d'un forfait dont une 
poftériré plus fage rougira pour les générations 
antérieures*. 

Qu'il me foit permis de fixer un moment les 
regards fur l'état a&uel des Nations * écrafées pour 
la plupart fous des feeptres de fer. Il y a certaine- 
ment d'excellens Princes j mais il eft peut-être 



C 55 ) ; 

encore des fcélérats couronnés -, qui finiront , dit un 

de mes amis, par n'être plus que des fcélérats > qui 
veulent régner fur des hommes avilis , fur des ca- 
davres & des décombres j qui préfèrent des vil- 
les incendiées à des villes infurgentes j qui fa- 
crifieroient des milliers de foldats , plutôt que 
de manquer un aflaut. On prend tant de peine 
pour élever un homme , tant de précautions 
avant de condamner un accufé , & des tigres alté- 
rés de fang mènent impunément des armées à 
la boucherie! Monftres ambitieux ou enragés , le 
moment arrive où les Nations éclairées fur leurs 
vrais intérêts, vous laifleront le plaifir infernal de 
vous entregorger feuls. Elles ne combattront plus 
que pour conquérir ou défendre leur liberré. 
Puiffé- je voir enfin ma patrie délivrée à jamais des 
pervers qui avoient conjuré fa perre , qui vou- 
loient égarer un bon Roi , & perpétuer les maux 
d'un bon peuple; puiflTé-je voir ces généreux Bra- 
bançons , dans les plaines qu'ils teignent de leur 
fang , qu'ils arrofent de leurs larmes , refpirer 
enfin au fein de la paix &: du bonheur ; puifle-je 
voir une infurre&ion générale dans l'univers , 
pour étouffer la tyrannie , reffufciter la liberté, 
& la placer à côté de la Religion Se des mœurs 
qui en modéreront les élans , & l'empêcheront 
de dégénérer en licence* 

C 2 



Enfin les peuples ra(Tafiés de vexations ; 
affamés du defir d'être libres , commencent 
à favoir que leurs fueurs ne doivent point 
alimenter une ambition effrénée , un luxe ré- 
voltant , un libertinage crapuleux j que les loix 
qu'ils n ont pas confenries , font des firmans 
tortionnaires j qu'ils doivent avoir des chefs, Se 
jamais des maîtres. Un feu fecret couve dans 
l'Europe entière , & préfage une révolution pro- 
chaine , que les Potentats pourroient & devroient 
rendre calme & douce. Oui, le cri de la liberté 
retentit dans les deux Mondes, il ne faut qu'un 
Othello , un Padrejan , pour réveiller dans lame 
des Nègres le fentiment de leurs inaliénables 
droits. Voyant alors que les fang-mêlés ne peu- 
Vent les protéger contre leurs defpotes , ils tour- 
neront peut-être leurs fers contre tous , une ex- 
piofion foudaine fera foudain tomber leurs chaî- 
nes ; 6c qui de nous ofera les condamner, s'il fe 
fuppofe à leur place? 

Souvent on nous préfente un calcul preftigieux 
des intérêts de la Métropole , dans lequel je crois 
retrouver lés viles combinaifons de legoïfme. Vous 
infiftez pour la confervation de la traite & de la fer- 
vitude des Nègres , parce que des fuperfluités , 
deftinées à fatisfaire vos befoins faâices , font le 
prix de leur liberté. Us font forcés de dire à leur 



( 37 ) 
patrie un éternel adieu. Des régions Africaines , 
ils font conduits, chargés de fer, dans les champs 
de l'Amérique , pour y partager le fort des ani- 
maux domeftiques , parce qu'il vous faut du fucre, 
du café , du taffia. Indignes mortels , mangez 
plutôt de l'herbe , & foyez juftes ! 

Il n'en coûte rien à votre cœur pour prononcer 
l'arrêt du mépris contre quarante mille hom- 
mes de couleur; à vous entendre, s'ils ceffent 
d'être avilis , la France fera banqueroute. Je vous 
avoue n'avoir jamais pu faifir la connexité de ces 
idées. Les intérêts de la patrie ne mafquent - ils 
pas ici ceux de Famour-propre ? Ne pouvez - vous 
jouir de la confidération qu'autant que cette clalTe 
d'hommes fera dégradée ? Abjurez un fot orgueil , 
& foyez juftes. 

Quand ceffera-t-on de nous dire , que des con- 
venances politiques doivent balancer la juftice Se 
fléchir la rigueur de fes ldix ? Il eft éternelle- 
ment yrai que la morale des nations n'eft point 
autre que celle des individus. Dans ce fracas 
continuel , dans cette révolution fucceflîve de 
toutes les chofes humaines , la vertu feule pour les 
Etats comme pour les hommes , eft un point fixe, 
& la ftabilité , le bonheur des Empires, réfultent 
de l'heureux accord des principes politiques avec 
ceux de la juftice, 

Cj 



Une conféquence rigoureufe de ce qui précède* 
c'eft que la reje&ion des gens de couleur menace 
l'Etat d une fecoutfe apable de rébranler j 
fi au contraire vous comblez l'intervalle qui 
les fépare des Blancs > fi rapprochant les ef- 
prîts , vous cimentez Pattachemenr mutuel 
de ces deux claffes > leur réunion préfente 
une mafle de forces plus efficace pour con- 
tenir les efclaves > dont fans doute on allé- 
gera les peines > & fur le fort defquels il fera 
permis de s'attendrir , jufqu au moment opportun 
pour les affranchir (14)» 

Cet a&e de juftice envers les gens de couleur > 
aura pour eux tout le prix d'un bienfait j la grati- 
tude il naturelle à leurs âmes , les attachera in- 
variablement à la Métropole , qui aura vraiment 
mérité le nom de Merc patrie* Beaucoup d'entr'eux 
font propriétaires. Ce charme fecrerqui lie l'hom- 
me libre à fon champ, avivera leur patriotifme, 
un nouvel effbr agrandira leurs âmes > fera ger- 
mer leurs talens , & favorifera la circulation de 
1* abondance dans les canaux de l'agriculture , du 
commerce & de Finduftrie* Les mariages mixtes 
n'étant plus fournis à lanathême des préjugés „ 
les Blancs renonceront à des engagemens illégiti- 
mes , qui déshonoroient leur jeunette* L'efpérance 
prefque certaine d'un établifTemeut honorable > 



( 39) 
encouragera la bonne conduite des filles de cou- 
leur. Des liens refpeftables ne laifferont plus que 
le fbuvenir détefté d'un déteftable concubinage. 
Ce nouvel ordre de chofes offre la perfpe&ive 
riante de l'éducation régénétée, des mœurs purifiées 
d'un accroiflfement de population & derieheflès* 
qui feront fleurir l'Etat & confoleront l'huma- 
nité. 

Les gens de couleur étant au pair en tout avec 
les Blancs , on ne demandera pas > fans doute , 
s'ils doivent être a&ifs dans la législation » Se dé- 
puter à l'Affemblée Nationale. Soumis aux loix & 
à l'impôt , les citoyens doivent confentir l'un & 
l'autre , fans quoi il peuvent refufer obéiflfànce 
& paiement» Si quelqu'un pouvoir prétendre à 
polTéder plus éminemment ce droit qui eft égal 
x>ur tous , ce feroient fans doute ceux qui , plus 
î ffligés par des vexations longues & multipliées 4 
c nt plus de plaintes à former. A la demande dés 
g^ns de couleur s'oppofent de toutes leurs forces 
Meilleurs les Députés des Colonies » qui préten- 
dent en être vrais &y^&Repréfentan$ $ vrais , foit, 
l'Affemblée Nationale a prononcé en leur faveur, 
malgré les réclamations d'un grand nombre de 
Colons blancs; fculs y nous le nions > ils ne peu- 
vent repréfen ter que leurs commettans, les Blancs 

feuls le font* 

C 4 



( 4^ ) 
Mais , difeht-ils , tous ont été convoqués indifr 

tintement aux Affemblées paroiffiales. Les fang- 
mêlés le nient ; dans ce conflit d'aflertions , donc 
l'une détruit l'autre , qui croire ? ceux en faveur 
de qui militent les préemptions & les preuves. On 
attend celle de MM. les Députés blancs, induits, 
fans doute, en erreur par de faufles relations. 

Ecoutons ce que leur difent les fang - mê- 
lés : » Une foule de décrets, enfantés par le defpo- 
» tifme , nous privent depuis un fiecle du bien- 
» fait de la loi de 1685. Les pieuves irréitfti- 
» blés en font con (ignées dans i ouvrage d'un 
» d'entre vous (15). Le témoignage des auteurs 
» qui ont écrit fur les Antilles , certiore nos allé-* 
» gâtions. Le public demande s'il eft préfumable 
*> que vous ayez convoqué une clafle d'hommes 
99 que vous avez conftamment méprifés , & pri- 
as vés des avantages exclusivement réfervés aux 
» Blancs. Vous prétendez que nous affiftons aux 
» Aflemblées paroiffiales ; à qui ferez - vous 
99 croire que nous nous épuifons en démarches , en 
» fuppliques, pour obtenir ce que nous avons j & 
» fi vous êtes nos mandataires, comment fepeut- 
» il qu'à vos plaintes ameres conere les Admi- 
n ni (traceurs des Colonies , vous n'ayez pas mêlé 
» le moindre mot fur les maux qui nous acca- 
*> blent ? Cette préemption eft étayée de preuves* 



( 41 } 
» Ce font les lettres adreffées par nous d MM. du 

« Chilleau y & de Marbois , avec les répon fes. 

» Elles démontrent qu'ayant demandé de nous af- 

» fembler , le Miniftre de la Marine renvoyé l'af- 

» faire à L'AlFemblée Nationale « (16). 

Elle vient , nous dit-on , d'anéantir les Ordres; 
peut-elle permettre à une Corporation de dépu- 
ter ? La réponfe eft fimple. Une nouvelle forme 
de convocation eft fubftituée à l'ancienne; mais l'Af- 
femblée Nationale n'eut jamais intention de don* 
ner à fes décrets un effet récroa&if , ni de priver 
du droit de représentation quarante mille individus, 
dont la timidité n'a ofé faire retentir plutôt l'ac- 
cent de la douleur* 

Mais , ajoutent les Blancs , dans les Aflem- 
blées futures nous ferons droit fur les plaintes 
des gens de couleur. Autant eut valu livrer à la 
décifion des anti-patriotes y les doléances des 
Communes, Les befoins , les obligations 3 les 
droits des fang-mêlés font a&uels. 

Par quel motif Meilleurs les Députés Colo- 
niaux font -ils donc tant d'efforts pour faire 
échouer ceux des fang-mêlés ? Leurs intérêts font 
identiques ou divers j font-ils les mêmes ? Alors 
Meilleurs les Députés des Ifles qui defiroïent 
une députation plusnombreufe que celle qu'ils ont 
obtenue, doivent être flattés de la voir renforcer 



un 

par Padmîflion des Députés de couleur , ce qui 
leur afliirera une influence plus pondérante dans 
les délibérations de l'Aflemblée. Mais il leurs in* 
térêts différent ou fe eroifent , il effc jufte que les 
fang- mêlés puiiTent élever la voix dans i'Alfem- 
blée Nationale > Se faire valoir leurs droits* Au 
Comité de vérification , actuellement inverti de 
l'affaire des gens de couleur , Se à la féance du 
foir, Jeudi 3 ^Décembre, j'ai propofé à Meilleurs 
les Dépurés coloniaux, cet argument, qui eft 
refté fans réponfe. 

Quel doit être le nombre des Députés de couleur ? 
En difeutant cette queftion, nous ne partirons pas 
de la triple bafe décrétée par l'Aflemblée , 
pnifque la population feule a fervi de mefure 
pour déterminer celle des Colons blancs. Ce- 
pendant il n'eft pas inutile d obferver que les 
fang mêlés font en plus grand nombre , attachés 
au fol par leur goût « leurs occupations , leurs 
propriétés j que beaucoup de Propriétaires blancs 
réfident hors de PIfle j que parmi les autres il y a 
beaucoup de pacotitleurs^'économes, de caboteurs, 
de pêcheurs , vulgairement nommés Frères la Côte. 
Ces derniers font fouvent des traîtres qui facilitent 
aux ennemis l'accès de rifle en tems de guerre , & 
qui en tout rems engagent les efclaves à voler pour 
acheter d eux à vil prix. Beaucoup d'aventuriers 



( 4? ) 
qui arrivent dans les Ifles , font des Blancs fans 

lalens & fans refTources. 

Les gens de couleur fe font emprelTés d'offrir 
à la Nation le quart de leurs revenUs,é value à près de 
iîx millions > (argent des Colonies) & en outre , un 
cautionnement de la cinquantième partie de leurs 
biens. Les Blancs ont perfifHé ce zèle patriotique, & 
démenti le calcul. Que répondent les fang-mêlés ? 
» Le revenu total de St.-Domingue eft d'environ 
>* cent vingt millions > nous en poffédons près du 
« quart, dont le quart s'élève à la fomme offerte* 
» Nous conjurons TAflemblée de ftâtuer fur no- 
t> tre fort, quelques-uns de nous partiront eu- 
» fuite pour aller dans les ifles réalifer l'offrande 
» que nous faifons for l'Autel de là patrie , les 
» autres refteront en otage , & fur les biens de 
» tous on afleoira l'hypothèque. » 

Si Ton en croit une brochure qui vient de pa- 
roître (17)* ^ y av °i c en 1 7^7 à St.- Domingue 
19651 individus de couleur. Vers le même tems 
on en comptoir environ cinq mille à la Martini- 
que , quatre mille à la Guadeloupe , deux mille à 
Ste.»Lucié, quatre cens à Tabago , un peu moins 
à Marie-Galante ; mais depuis cette époque , l'ac- 
croiffement progreflîf de cette clafle eft fenfible , 
par la raifon déjà citée , la rareté des femmes 
blanches j Ton atfiire qu a&ueUement à St. - Do- 
mingue , les fang- mêlés font au moins auflî nom- 



( 44 ) 
fereux que les Blancs. Ceux-ci ont dix Repréfen- 

tans à l'Aflemblée Nationale j feroir-ce trop d'en 

demander cinq pour les gens de couleur ? 

Mais ici Ton m'arrête pour contefter la miflîon 
des fang- mêlés réfidens à Paris. 

Sont-ils François & Propriétaires ? Il exhibent 
des titres qui leur affiirent cette double qualité. 

Sont-ils libres î Prouvez qu'ils ne le font pas. 
Lefclavage eft un attentat fur le droit de l'hom- 
me > & la liberté fe préfume toujours. Au fur- 
plus , ils la certiorent par leurs relations fociales, 
par leurs lettres de correfpondance. Et qu'auroient 
dit Meflïeurs les Députés blancs , fi ont eut exigé 
d'eux des preuves de cette nature? car enfin, 
la blancheur n'eft qu'un figne équivoque. Quel- 
quefois dès la féconde génération , le teint eft ab- 
solument lavé, à plus forte raifon peut -on fe 
tromper fur un Tierceron, un Mamelouc , &c. 
encore efclave. 

Une J£ emblée régulière leur a-t-elle conféré" un 
caraàere légal. Il me femble que Meflïeurs les 
Députés blancs des Colonies ont moins de droit 
que perfonne d'être rigides fur les formes vou- 
lues par la loi. La dépuration doit être intégrale 
& direâe , voilà le principe ; mais il admet des 
modifications , impofées par lanéceflitc & avouées 
par la raifon. Quand une portion nombreufe 6c 



( 45 ) 

fouffrante de citoyens , fe trouvent conftitués dans 

rimpoflîbilité d'émettre un vœu , leur imputerez- 
vous l'abfence des formalités qu'ils n ont pu rem- 
plir , & leurs peines feront elles aggravées par le 
refus d'en entendre le récit ? Telle eft la pofition, 
des fang-mêlés , que nous avons dit n'avoir pu 
s'affembler dans les lfles* Une centaine d'en- 
tr'eux fe font réunis à Paris , après avoir prévenu 
les Chefs de la ville & député vers les colons 
blancs , pour préparer les voies au rapprochement 
des intérêts 6c des cœurs. 

Nombre de lettres , écrites par des gens de 
couleur des Colonies & des villes maritimes, 
annoncent une adhéfion , contiennent leurs do- 
léances , & donnent à ces Députés une forte 
de mandat que votre juftice accueillera fans doute. 
Us doivent donc, à l'inftar des autres Députés co- 
loniaux, être admis , au moins provifoirernent , 
fauf à ordonner une nouvelle convocation* séné- 
raie de tous les colons libres , Blancs & fang- 
mêlés, réunis fur la ligne de l'égalité parfaite (1.7). 
Je propofe à TAflemblée le décret fuivant- 
Les gens de couleur de Saint-Domingue & des 
autres Colonies Françoifes , y compris les Nègres 
libres , font déclarés citoyens dans toute l'étendue 
du terme , & en tout afïimilés aux Blancs ; en con- 
séquence , ils peuvent exercer tous les arts 6c mé- 
tiers , émigrer des Mes , fréquenter les Ecoles pu- 



biiques , & afpiier à tous les emplois ecclé/îaflî- 
ques , civils & militaires. 

Les Compagnies de Volontaires fang-mêlés Se 
Blancs y feront incorporées. 

Les fang-mê!és ne feront le fervice de piquet 
que d'après des réglemens qui ne (ailleront rien 
à l'arbitraire , & conjointement avec les Blancs* 

Les maîcres pourront affranchir leurs efclaves 
fans rien payer , les efclaves pourront fe rache* 
ter en payant feulement leur maître. On tiendra 
regître de I*a franchi ffement, ainfi que des bap- 
têmes , mariages 8c fépultures des Nègres. 

Le concubinage fera puni. Si une Négreife met 
au monde un enfant naturel d« couleur , fon en- 
fant fera affranchi , & fi le père eft connu , il 
fera condamné, fuivant la loi , à 2000 livres de 
fucre , pour faire un fort à l'enfant. 

Les Articles 57 & yj de l'Edit de 1685 , fe- 
ront exécutés ; tous Edits & Déclarations contrai- 
res au piéfent décret , font abrogés. 

Défenfes de reprocher aux fang-mêlés leur ori- 
gine , fous peine d'être poutfuivi comme pour 
injures graves. 

Les Curés font invités à uferdetout le crédit 
que leur donne leur miniftere pour effacer le pré- 
jugé , & concourir à l'exécution du préfent décrer. 

Les gens de couleur réunis à Paris , choifiront 
cinq Députés > qui , après vérification de leurs 



(47 ) 
pouvoirs , auront, , ainfi que les autres Députes 

Coloniaux , féance provifoire à l'Aflemblée Na- 
tionale , jufqu'i ce que Ton ait procédé dans les 
Ifles à de nouvelles éleâions par <les Affemblées 
régulières de tous les citoyens libres , conformé- 
ment aux Rcglemens que l'Affemblée Nationale 
fera fur cet objet. 



La féodalité heureufement détruite dans le conti- 
nent François , s'étoit reproduite fous une autre 
forme dans nos Colonies j mais la perfévérance 
des abus eft un motif de plus pour les extirper. 
Il eft tems que la raifon plane fur les préten- 
tions orgueilleufes de la grandeur & de l'opu- 
lence : effaçons toutes les diftin&ions avilif- 
fautes que la nature réprouve , que la Religion 
proferit : le vice & la vertu doivent être la feule 
mefure de la confidération publique , comme 
l'égalité la feule mefure des droits des homme c . 
Vivre n'eft rien, vivre libre eft tout, & cette 1U 
berté , que des guerriers François font allés plan- 
ter dans les champs de l'Amérique , feroît-elle 
étrangère à nos Ifles ? Non , Meffieurs , quarante 
mille individus libres par la loi , mais afTervis par 
décrets dérogatoires & par les préjugés , vous de- 
vront leur bonheur; pour l'humaniré, ce fera un 
triomphe de plus , & pour vous un titre de plus 
à la gloire. 



NOTES 



(i) V . Considérations fur l'état préfent de la Colonie 
françoife de St.-Domingue , par M. H. D* L, (Hiliiard 
d'Auberteuil. ) Paris*i777. T. z, page 350. 

(i) V. le code noir , Edic de 1685 , articles 51 & 5 3. 

(3) Les dénominations gens de couleur, fimg-mêlês , font 
infignifiantes , puifqu'elles peuvent également s'appliquer aux 
Blancs libres , aux Nègres èfclavcs , &c. $ mais dans nos 
Mes , Pufage a reftreint l'acception de ces mots à la clafle 
intermédiaire , dont les individus Blancs & Noirs font les 
fouches. En voici les ramifications : 

Le Mulâtre produit par l'union du Blanc avec la Négrefle, 
ou du Nègre avec la Blanche. 

Le Grif, quelquefois nommé Cabre , produit par le Mu- 
lâtre avec la Négrefle , ou, &c. 

Le Marabou produit par le Grif avec la Négrefle, 

ou, &c. 
Le Carteron produit par le Blanc avec la Muîâtreffe , 

ou, &c. 

Le Titrceron produit par le Blanc avec la Carteronne , 
ou , &c. 

Le Métis produit par le Blanc avec la Tierceronne, 
ou , &c. 

Le Mamelouc produit par le Blanc avec la Métive, ou, &c. 

Quelquefois dès la féconde génération , le teint s'éclaircit, 
& l'individu eft parfaitement blanc. 

(4) Cette ordonnance , & prcfque toutes les fuivantes , 
font confignécç dans les Loi* & Çonfiitutions des Colonies 

franfoifeS} 



(45>) 

françoîfes , &c. s vo ^ in-4 . , par M. Moreau de Saint 
Mery , Député de la Martinique. Vide pajfîm. 

(j) Obfervations importantes fur la décadence du com- 
merce maritime françois aux Colonies > par M. le Cheva- 
lier des Landes. Pag. 16. 

{6) Le Médecin de Pas , Juif, a été Confeiller au Confeiï 
du Port au Prince. Il a laiffé à fa mort des biens confïdéra- 
bles dans la Bande du fud. G abriel de Pas , an de fes ne- 
veux, a écé Commandant des Milices 5 c'eft Un autre petit- 
neveu du Médecin, qui a été Marguillier de la Paroine 
d'Aquin. La famille de Pas eft confïdérée à St. -Domingue. 

(7) V. Loix & Constations des Colonies. T. 5. p. 3 5^. 

(8) Confédérations , &c. T. 2. p. 73 & fuivantes. 

(9) V. Affiches américaines de 1770, On prétend que 
l'Auteur de cette affreufe afTertioh , a fait retirer , autan 
qu'il a pu , les exemplaires de ces affiches. 

(10) Obfervations importantes. P. Z4. 

(n) Les gens de couleur apprendront fans doute avee 
reconnoiffance , l'ardeur qu'ont apportée à la défenfe de 
leur caufe , MefÏÏeurs Joli , Raimond , & les autres Mem- 
bres qui ont fouferit leur requête à l'Affemblée Nationale. 

(12.) Macanda, Chef des Nègres marrons , & quelques 
autres efclaves , firent ufage de poifon pour fervir leur 
Vengeance particulière. Ce crime obtint un châtiment mé- 
rité. Mais faut - il brûler fans miféricorde , fans preuve > 
quelquefois même fans indice , tout Nègre aceufé de poi- 
fon ? Ceft fur quoi fe récrie l'Auteur des confédérations fut 
St.-Domingue. T. 1. p. 13 g. 

(13) Confédérations, &c. T. z. p. 73 & fuiv. 

(14) Le préjugé exifte cependant au royaume d'Angola $ 
rhotnme.de couleur n'y peut s'afTeoir devant les Blancs, dont 
l'orgueil & la lubricité interdirent aux mulâtreffes tout ha 

D 



( s°> 

billcment, & mime Pufage d'une pagne» V. Hiftotre des 
Voyages , par Prévôt, édit. in-4 Q . T. 4 & 5. 

(15) Dit M. l'Abbé de Cournand , qui a déjà plaidé avec 
fuccès la caufe des fang-mëlés , ainfique M. de Mirabeau, 
dans fon courier de Provence. 

(itf)V. Hift. des Flibuftiers, parOexmelin, qui , lui- 
même fut vendu. Hift. de St.-Domingue , par Charlevoix. 
Hift des Antiîles , par du Tertre , Labat , &c. 

(17) Ocxmeliu. T. x. p. 49* 

(iS) Réclamations des Nègres libres , &c. P. 1. 

(19) V. les réflexions fommaires , adreffées à la France 
& à la Colonie de St.-Domingue , par M* Laborie. Pag. 1 j 
& 14. 

(10) Je cite mon garant, Peftimable M. Clarkfon, Auteur 
de tEfai fur les avantages politiques de la traite des Nègres* 

(n) V. Encyclopédie , article Mulâtres, 

(n) Réflexions fommaires , &c. P. 11. 

(13) En 1755, le Portugal déclara , qu*à l'avenir tous 
les fujets volontaires ou forcés de la Couronne feroient ci- 
toyens dans toute l'étendue du terme. Si cet édit bienfaifant 
n'a pas produit au Bréfil tous les fruits qu'on avoit lieu d'en 
attendre , c'eft parce qu'en édifiant d'une main on a dé- 
truit de l'autre; on n'a pas ftimulé rinduftrie j on n'a point 
aflîgné de terres a jx nouveaux citoyens % un privilège ex- 
clusif a frappé le commerce , &c. 

(14) Pluûeurs villes , le Havre, Bordeaux, Rheims 
Carcaflbnne , ont envoyé à l'Affemblée Nationale des mé- 
moires pour empêcher la fuppreflion de i'efclavage. Il eft 
tien malheureux que l'humanité foit û fouvent obligée de 
compofer avec la politique & l'intérêt. Quand nous agite- 
ions cette queftion % il fera prouvé que l'avantage de U 



( jO 

Métropole, des Colonies, des planteurs comme celui des 
efclaves, eft d'amener graduellement cette révolution. On 
pourroit commencer par fupprimer les primes accordées aux 
vaiffeaux négriers » er fuite la traite ♦ &c. On craint ie fou- 
levement des Nègres , & comment ne craint-on pas celui 
des gens de couleur , qui opéreroit un foulevement gfnéral ? 
Plus j'y réfléchis ,, & p ! us je fuis convaincu que l'intérêt de 
tous eft de rapprocher par l'égalité des droits les fang- me* 
lés & les Blanrs. 

(2$) V. Loix & Conftitutions des Colonies 3 par M. Mo- 
reau de Saint- Mery 3 Sec. Comment donc M. de Thebau- 
dieres, qui a été Procureur-Général au Cap peut-iln6us dire, 
( vues générales , &c. p. 18. ) que les fang - mêlés ont tou- 
jours joui , en vertu de l'edit de 1^85 , des droits communs 
à tous les citoyens , tandis qu'on'lui produit Vingt décrets , 
& plus, qui prouvent démonftrativement le contraire? A la 
page fuivante , cri lit. » Non contens d'être nos égaux , ils 
« ( les fang-mêlés ) veulent devenir nos fupérieurs. » Sans 
doute , il en produira les preuves. Il demande (p. 10.) d 
jamais chez les Romains il y eût des affranchis parmi les 
Sénateurs , les Tribuns , &c. Il eft moins queftion de ce qui 
s* eft fait que de ce qu'il faut faire. Mais il voudra bien 
remarquer que fon raifonnement croule , en ce qu'il fuppofe 
que tous les gens de couleur font affranchis , tandis que les 
neuf dixièmes font ingénus. De nouvelles Affemblées font 
convoquées, & fe tiennent peut-être actuellement à la Mar- 
tinique & à St.-Domingue. Dira-t-on que les fang - mêlés 
ont droit d'y alïifter > parce que la loi ne les exclut pas \ 
Un préjugé impérieux les en élimine ; ils n'oferoient s'y 
préfenter. Autant vaudroit dire que les Juifs d'Alface ou 
de Metz font admis aux Aflemblécs , parce que la loi ne 
prononce pas leur çxclufioo? 



(i€) Les pièces originales font entre les mains de M. <fe 
la Luzerne , qui m'a remis des copies collationnées , je les 
ai dépofées au Comité de vérification. 

(17) V. Approvifonnemens de St.-Domingue. P. 6. 

P. S. Le fervice de piquet avoit été aboli par M. de la 
Luzerne , on m'afïure que depuis on a rétabli cette rela- 
tion. 

Je m'étois propofé d'examiner l'utilité politique des Co- 
lonies , relativement à la Métropole. Un de mes amis , 
M. Voîdel , Député de Sargucmines , fe charge de cette 
tâche 5 le public y gagnera* 



FIN, 



7 



RÉPONSE 

AUX OBSERVATIONS 

D'UN HABITANT DES COLONIES > 

Sur le Mémoire en faveur des Gens de 
couleur , ou fang-mêlés > de Saint-Do~ 
mingue , & des autres ÏJles franco ifes 
de V Amérique 3 adrejfé h VAjfémblée 
Nationale , par M. Grégoire , Curé 
dtEmberménil 3 Député de Lorraine* 

Par M. l'Abbé de Courkanp, 




RÉPONSE 

AUX OB SE RFATIONS 



D'UN HABITANT DES COLONIES. 



J 



'Ai défendu les gens de couleur ; j'ai attiré 
pendant quelques momeiis les regards de l'Af- 
femblée Nationale fur les oppreflîons dont iisgémifc 
fôbnt. Une voix plus éloquente que la mienne s'eft 
élevée : M» Grégoire , Curé d'Emberménil , De-* 
puté de Lorraine , s'eft déclaré le protecteur de 
cette caufe intéreflante» Son Mémoire , rempli 
de faits auffi vrais que fes raifonnemens fonc 
folides & concluans , eft attaqué aujourd'hui par 
un anonyme. Son adverfaire fe dit habitant des 
Colonies : il vife à être gai dans un fujet où il 
s'agit de (avoir fi des hommes libres jouiront ée 
leur liberté , ou continueront d'être accablés des 
humiliations de Tefclavage. L'Anonyme a fans 
doute bon coeur de trouver le mot pour rire à 
la fituation de quarante mille individus , qui 

A z 



(4> 
regardent leur état a&uel comme le plus grand 
des malheurs. Il fe permet d'outrager dans M. Gré- 
goire un nom cher à la Nation > une vertu con- 
nue » & des talens dignes des plus grands élo- 
ges. Je rendrai à l'Anonyme fes infultes j on ne 
doit rien à qui ne refpe&e rien. Je ne m'em- 
barquerai point dans la difcuftion des faits qu'il 
dénie avec une infigne mauvaife foi > & une 
impudence bien digne de lui» J'en croirai bien 
plutôt le témoignage unanime des opprimés que 
llnfolence de leur ennemi. Il a pris la plume pour 
calomnier j je m'en faifirai pour le confondre, 

Eft-il vrai que les gens de couleur ou fang- 
tnèlés foient vexés dans nos colonies, qu'ils jr 
foient en butte aux mépris des blancs , Se quel- 
quefois à leurs outrages? Ce fait n'eft pas dou<- 
teux ; les blancs de bonne -foi en conviennent; 
ceux qui ont de l'humanité défirent qu'on rende 
aux hommes libres de cette clafle les droits de 
citoyens , qui leur font afîurés par nos anciennes 
loix. 11 eft des gens qui nient ces oppreffions ; 
niais eft-il vraifemblable que tant de faits con- 
signés en tant de Mémoires , foient faux? Eft* il 
croyable qu'une clafle fi nombreufe d'hommes 
libres fe plaigne > s'indigne pour des effenfes ima- 
ginaires ? A qui voudroit-on le perfuader ? Hélas ! 
il n eft que trop vrai que les torts font réels , les 



( J ) 

réclamations juftes , & les efforts que Ton fait 
pour les étouffer , un nouvel outrage. L'anonyme 
mira de la peine à fe cirer de là ; ii a beau faire 
l'agréable aux dépens des gens de couleur, rien 
n'eft moins plaîfam que ce qu'ils fouffrent j & fi 
■M; l'habitant des colonies avoir tant foit peu 
d'humanité , il n employeroit pas fes beaux tâtons 
à réfuter des gémiflemens par des railleries, & 
des griefs douloureux par des farcafmes. 

A-t-il daigné s'attendrir une feule fois far le 
fort des gens de couleur? Il iuiparoît très mutuel 
qu'ils foicnt malheureux } il n'a garde de rien 
propofer qui tende à améliorer leur foliation, l\ 
fe retranche dans le préjugé , comme dans un fort 
d'où il croit braver impunément , 8c les plaintes 
des gens de couleur , & les raifons de leurs dé- 
fenfeurs , dont il ofe faire infufemmenc le fujet 
de fes railleries. 

Nos loix avoient marqué, il y a plus d'un fié- 
€le ) la nature de la liberté accordée aux gens de 
couleur dans nos colonies , égale en tout à celle 
des blancs. Des réglemens vicieux , des vexations 
habituelles ont reftreint tantôt plus, tantôt moins, 
ce bienfait précieux auquel , ni les loix , ni les 
bienfaiteurs n'avoient prefcrit de limites. Des nou- 
veaux-venus , des Jurifconfultes barbares, ont 
anéanti ou affaibli les difpoficions de ces loix 

A j 



(6 ) 
humaines* Aujourd'hui encore l'oppreflion trouve 
des apologiftes j tel eft l'anonyme* On peut juger 
de fa raifon , par la manière dont il arrange les 
fcirsj & de fon cœur , par l'efprit qui règne dans 
fon écrit. 

Tous les honnêtes-gens défirent que les hom- 
mes de couleur , libres > rentrent dans leurs droits ; 
lui , il ne s étonne ni de la durée du préjugé» ni 
il n'indique le moyen de le faire finir - y il le 
regarde prefque comme une chofe néceffaire. Il 
ne penfe point fut ce fujet comme un aflez grand 
nombre de propriétaires , diftingués par le rang 
qu'ils occupent dans la fociété > Se par la fortune 
dont ils jouiflent. Sa manière de voir & de fenr 
lit le jette dans la claflè brutale de ces régions » 
parmi ces aventuriers , qui n'ayant ni feu ni lieu 
en Europe > vont porter en Amérique la bafTelTe 
de leurs mœurs , & f e croyent autorifés par le 
préjugé à infulter les naturels du pays. Ce font 
eux qui déshonorent véritablement le nom Amé- 
ricain aux yeux des âmes fenfibles. Celui - ci le 
flétrit encore davantage par fa lâcheté ; il fe ca- 
che de fon Mémoire comme d'un mauvais coup, 
& foutient la caufe de loppreffion avec une plu- 
me d efclave. 

Malheureux ! qui es-tu ? où as -tu pris ce ron 
d'ironie que tu te permets envers le digne Cuxé 



(7) 

d'Embèrmémt ! Ne fais-tu pas que le plus gtand 
crime qu'un homme puifle commettre contre 1& 
fociété , ç'eft de chercher à tourner la vertu en 
ridicule ? Tu as l'audace de ricaner , en pronon-* 
çant le nom de ce courageux défenfeur de l'hu- 
manité ! Ta plume coupable ne refpede pas 
même les morts illuftres dont il rappelle la mé- 
moire ! Scélérat;! tu imputes au vertueux las Cafas 
d'avoir confeillé de prendre des nègres pour cul- 
tiver l'Amérique ! Dis- nous qui ta fourni cette 
anecdote infernale ? Ah ! penfe ce que tu voudras 
des bourreaux du genre-humain j mais biffe-nous 
notre Culte pour ce bienfaiteur de l'humanité ; 
fa vertu eft à l'abri de tes calomnies , comme le 
Curé Grégoire de te$ menfonges» 
Que prétends-tu par tes fades railleries fur ce nom 
de Curé & de Prêtre ? Ne ferois-tu point gêné par 
le courage que ces qualités donnent quelquefois ? 
Tu parois furpris qu\m fimple Curé de Lorraine 
porte un ceil curieux fur vos riches Habitations , & 
qu'il aille jufqu'à la fource de ces richefTes. Tu ne 
conçois pas les devoirs d'un Miniftre de paix j tu 
ne fens pas la noblefle de fon cara&ête. Tu de- 
vrons au moins refpe&er la dignité éminente dont 
il eft revêtu, celle de Répréfentant de la Nation; 
je te parlerois de fon ame , fi tu pouvois l'appré- 
cier, & de h raifon,iî la tienne pouvoir y ar~* 
teindreé A 4 



(«} 

J*ai lu tes Obfetvatiom avec le fcandafe if un 
homme de bien 5 de dès ce moment , j'ai pris le 
parti de te corftftfrtniquer les miennes. Je t'ai jugé 
diit ÔC méchant; il y parafe par ton ftyle froi^ 
dément cotnpafle pour juftifier les crimes de l'A- 
mérique* Tu ne donnes pas le moindre figne de 
compaflion aux maux dont tu as été le témoin \ tu 
applaudis aux mauvaifes mœurs, comme fi ton 
pays n'étoit pas fufceptibte d'en avoir dettes. Ta 
regardes la tyrannie comme une chofe naturelle» 
Félicite-toi de tes Obfervations \ elles auroient pro* 
mi* sa defpotifme un foppôi de plus* Elles te 
dénonceront à la poftéri té comme un calomniateur 
de Tefpèce humaine* Mais je te renvoie ttop loin ; 
avec tes talens, que peux^tu attendre d'elle ? Que 
peut attendre de toi le Peuple libre à qui tu pré* 
fentes de pareils principes? 

Ofe retourner en A mérique avec ton écrit : 
AflTemble les Gens de Couleur pour leur lire ce 
que t'a di&é contr eux ton humeur railleufe &: 
inibiente. Ils te croiront un monftre forti des en- 
fers pour éternifer fur leut tète la malédiâion des 
fiecles. Tu feras témoin de leur friflbnnement fle 
de leurs fanglots; mais -, tu n'en feras point ton» 
ché. Je te devine à ton ftyle \ tu es barbare avec 
réflexion > & tu triomphes dans ton ame de Jes fa- 
voir malheureux. De quel air de fupériorité eu 



(■9) 
ïnfultes i ce Raymond * l'un de leurs p lus intré- 
pides défenfeurs ! Ta plus douce jouiflance feroit 
peut-être d'avoir contribue à prolonger leurs mi* 
fère; mais défefpére-toi : leur çaufe eft trop bonne 
pour craindre tes coups, & la juftice éternelle 
confpife avec leurs défendeurs contre ta lâche 
perverfité. 

Ce neft. point par des projets criminels quils 
veulent réuffir ; tu leur prêtes ton «une en leur 
fiippofant des delfeins coupables. Hélas l fi leur 
$ele les avoic emportés au-delà des bornes , leur 
enthoufiafme feroit pardonnable; il cft fi naturel 
de s'échauffer pour les intérêts de l'humanité î Tu 
ne connois pas ces mouvemens de la vertu, auflï 
tu les calomnies; mais à qui perfuaderas-tu que le 
bon droit eft de ton côté , lorfque tu combats avec 
des préjugés contre les plus faintes loix, & contre 
des faits avérés avec des fophifhes ? 

J'avois formé Je projet de répondre préd à pied 
a tes Obfervations ; mais ma vertu s'eft indignée 
d'une tâche qui m'eût été facile (i) , fi j'avois eu 
à ramener une ame droite &. honnête. Je me fuis 
dit à moi-même : qu'ai «je à feire de fuivre ce 
méchant dans le tortueux dédale où il s'embar- 

( i ) Je me fuis ravifé , & j'ai faîvi en effet pîcd à pied » 
l'Anonyme dans les notes ponces à la fin de cet ouvrage. 



rafle ? Non » il y autoic trop de honte 1 réfuter 
fes menfonges qui le , perdront en fe détrui&ne 
d'eux-mêmes. 

Le moment eft venu de ne plus garder de me* 
nagemens avec ces hommes affreux qui fe jouent 
de l'humanité fouffrante, âtofent afficher haute- 
ment le mépris qu'ils ont pour elle. Que nous fer» 
viroit d'être libres , fî nous craignions de fentir & 
de communiquer aux autres l'indignation de la 
vertu ? Aurions-nous rompu nos chaînes pour voit 
indifféremment les méchans attrouper la foule 
autour de leurs fauifes do&rines ? Ehl quand Top- 
preffion eft leur droit public , notre devoir n'eft-il 
pas d'invoquer comr'eux l'opinion publique ? 

Gardons-nous de ces écrits anonymes qui calom- 
nient notre liberté , en attaquant fourdement celle 
de nos frères. Eftimons-nous heureux d'appeller 
de ce nom les fang-mîlés ; nous n'avons pas les 
préjugés de Yhabitant ôbfervateur ; mais nous 
avons ces fentimens d'humanité qui valent bien 
mieux, & les âmes dignes de nous imiter, nous 
entendent à merveille. 

Ne nous en rapportons pas non plus à l'Anonyme 
fut le chapitte des mœurs. Écoutons ce que dit ce 
législateur d'un genre nouveau fur le honteux 
concubinage des Colonies. 

» Ce commerce illégitime , qui offenO les 



f I* ) 

w mœurs Se la Religion (il. va rougir de cet aveu) 
» eft un mal nécefïàire dans les Colonies , où les 
*» femmes font en petit nombre, & où les mariages 
» ne peuvent être nombreux. Il prévient de plus 
*> grands vices. Les foibleffes des maîtres les ap- 
•> privoifent, & Tefclavage eft adouci* La popu- 
» lation , y gagne , (quelle population^grand Dieu!) 
» parce que c'eft moins le libertinage que lebefoin, 
»> qui préfide à ces unions illicites ; la chaleur du cli- 
*» mat, qui irrite les defirs , & la facilité de les 
» fatisfaire , rendent inutiles les précautions du 
9» légiflateur, pour remédier à ces abus, parce que U 
» loi fêtait où la nature parle impérieufement.» 
Voilà un échantillon de fes principes moraux, 
11 facrifie , comme on voit , l'honnêteté des 
mœurs au préjugé qui défend les méfalliances* Il 
ne fe fouvienr plus des anciennes loixqui avoient 
voulu arrêter cette corruption ; & de l'abus des 
fens , il en fait un code réglementaire pour l'Amé- 
rique. Eh ! qui empêche que les mariages ne foient 
plus nombreux ? Celui qui n'a pas eu honte de 
corrompre une fille de couleur , rougira donc de 
légitimer fes enfans par le mariage > & augmen- 
tera fans remords > les vices d'une population mal- 
heureufeîO terre maudite da ciel, malgré toutes tes 
richefles {continue d'écouter de pareils Inftituteurs. 
Et toi , pauvre Nation qu'on infulte par de tek 



(Il) 

écrits, ofe leur donner ton fuffrage, & flatte-toï 
d une régénération. Mon ame s'étonne de l'im- 
moralité de l'impudent Anonyme ; mais à la ma- 
nière dont il Juge le Curé Grégoire , je vois d'ici 
qu'il s'étonnera de ma réflexion» 

II veut paroître léger, & il n'eft que lourd ; fes. 
plaifanteries font d'un mauvais ton , & fa fierté eft 
de l'infolence. On le prendrait pour un de ces 
Ecrivains à gage , que les mécbans payent pour 
outrager leurs ennemis , & qu'on méprife à 
proportion de la baflefie du rôle où le vil intérêt 
les fait defcendre. Quel autte motif peut 1 avoir 
engagé à înfùlter grofliérement un vrai habitant 
de nos Colonies , un citoyen diftingué par fon 
caraéfcére moral ,- & quil traite baflemenc du 
nommé Raymond 3 comme fi les oreilles î fan- 
çoïfes étoient faites à ces appellations infolentes? 
M» Raymond, avantageufement connu à Saini*~ 
Domîngue» eftimé en Europe, Se ail moment 
de voir les hommes libres de fa claffe, rentrer 
par fes 'foins dans tous les droits de citoyens , a 
l'ame trop noble, pour fentit une infulte qui ne 
déshonoîe que l'Anonyme» Il fe nomme » lui , Se 
leurre fe cache derrière un rideau épais , d où il 
lui décoche bravement fes coups* Mais M. Ray* 
mond a-t-il jamais pris contre perfônne le ton de 
l'infiilte & de la vengeance ? Peut-on lui repro- 



< ** ) 

cher des obfervations du genre de celles de f A- 
nonyme ? O efciave ! plus efciave cent fois que 
ceux dont tu accufes calomnieufement cetbonnêre 
Américain d'être defcendu j je te défie de te me- 
furer de principes avec lui , & de mettre dans tes 
écrits la même fageffe , le même bon fens qui 
brille dans les liens j tu les lui conteftes avec fou 
honnêteté ordinaire ; tu donnes à entendre fauf- 
fement , que d'autres lui ont prêté leur plume 7 
mais s'il fe fût adteffé à toi pour défendre fes 
droits , quel fervice auroit - il pu efpéret de Ja 
tienne ? Tu ne te ferois pas exeufé fur ta qualité 
d'Américain j ils font loin la plupart de te reflèm-v 
bler j mais fur la froideur de ton ame pour de pa- 
reils intérêts. Et ne crois pas que je te calomnie* 
montre-moi une feule ligne dans tes obfervations, 
qui annonce une ame fenfible : je t'en montrera 
cent qui décèlent une ame cruelle ! 

O le plus barbare des hommes ! tu faifîs le 
moment où des malheureux foliiçitent ce que la 
loi ne peut leur refufer , pour leur enfoncer le 
poignard dans le cceur ! Tu tourmentes leur liberté 
par des railleries , & tu tâches d être plaifant , Ior£ 
que tes femblables s'agitent fous le poids de 
leurs longues tribulations ! Eft-ce ainfi que ru 
acquittes la dette de ton pays envers tes compa- 



tu-) 

rriotes que tu as vu naître , qui habitoïent le 
même fol que toi , dont les ans font peut-être tes 
frères , & les autres tes enfans; car les privilèges 
de vos climats donnent une grande extenfion 
à vos familles. Ces infortunés que tu perfiffles 
lï cruellement dans le cours de 6$ mortelles 
pages , que t ont -ils fait? par quel crime onr- 
ils mérité cette diatribe faftidieufe ? Tu vas 
fouiller dans les Greffes des Colonies pour prouver 
qu'il y a eu des coupables parmi eux ; le moment 
eft 4 bien choifi , fi tu veux être leur bourreau de 
celui de leur poftérité , en reculant l'inftant oà ils 
feront proclamés libres par Paugufte Aflemblée 
qui ne fera que déclarer ce qu'ils font déjà. Mais 
faudra«t-il , avant ce moment , qu'ils dévorent 
l'ennui de ton écrit , qu'ils en favourent lentement 
toute l'amertume ? Les voilà déshérités à jamais de 
leurs juftes prétentions , fi FAfTemblée confacre. 
les tiennes. Mais ici le doute feroit une injure ; 
ceux qui jugeront cette belle caufe , font humains 
comme la nature, & impafiibles comme la loi. 

A qui as-tu voulu plaire ? Choifis encre le 
peuple des colonies, & les riches des. mêmes 
contrées. Les uns te regarderont comme un 
lâche ennemi qui prend fes avantages pour les 
outrager j les autres , s'ils ont de l'humanité , 



( H ) 

le mépriferont j il neft pas d'util arae noble 
d'infulter à des efçlaves , ou à des hommes que 
l'on croie tels. 

Aurois-tu adopté pour ton compte la maxime 
des Romains? 

Parcere fujtBis 9 & àtiellan fuperhos* 

Mais ici où font les fuperbes , fi ce jï'eft toi ? 
Je doute -que ton écrit te faffe beaucoup de 
conquêtes; ni les hommes, ni les femmes de 
notre nation ne s'accommoderont de tes airs de 
fuffifance. Nous voulons plus de prévenance dans 
les manières , plus de franchife dans les mecurs y 
c eft tout ce qui manque à ta perfonne , fi elle 
eft calquée fur ton ftyle. Je te parle librement $ 
comme tu vois j fuppofe que c'eft un mulâtre 
qui répond , à îqs gentillettes; il faut que la 
poftérité fâche qu'un écrit où ils font fi bien 
traités , n'eft pas abfolument refté fans réponfe. 

Le curé Grégoire , le nommé Raymond > 
& l'avocat Joli que tu ne nommes pas , & ce 
M. Clarkfon dont tu fais un homme très-vain , 
parce que tu Tes peut -êtte toi-même , & les 
comités, &les petits- maîtres , & les femmes à 
vapeurs , tout eft faupoudré du fel de tes plai- 
santeries. Il faut efpérer que j'aurai mon tour j tu 
as, je l'imagine, des plaifanteries de toutes les 
couleurs , pour me fctvit d'une de tes plus jolies 



( 1*) 

exprcflion* que tu appliques atix femmes» J<? 
t'attends pour ce moment- U, & je te prie de te 
nommer : il y va de ta gloire de ne pas te renfer- 
mer toujours fous l'enveloppe modefte de T Ano- 
nyme. Le grand homme ne rifque rien de fe mon* 
trer à découvert , fur-tout lorfquil étale les grands 
principes d'adminiftration , & qu'il les met en 
contrafte avec les droits imprefcriptiblcs de Thom- 
me. Je fuis curieux de voir comment tu te tireras 
de la déclaration des droits , en l'appliquant à la 
caufeque tu défends. Ceft un défi qu'on t'a fait, 
& tu n'y as pas répondu. Pardonne à la liberté de 
mon ftyle ; la révolution m'a un peu gâté ; j'ai ap- 
pris i tutoyer en me trouvant quelquefois avec 
des mulâtres; je te parle la langue du pays; tu 
m'entendras fans doute , puifque tu parois en 
avoir fi bien confervé les mœurs. Cependant 
on m'afTure que les principes commencent à 
changer, Se alors il faudra que tu fatfès une autre 
Brochure pour corriger les bévues & les ab- 
furdités innombrables de celle que j'attaque. En 
attendant , je te confeiile d'être un peu plus cir- 
confpeâ: â l'avenir , & d'appofer ta (ignature à tes 
livres 9 pour t'épargner de rudes leçons. Un Ano- 
nyme qui infulte le bon fens & les perfonnes , ne 
mérite point de grâce , & je me charge , de gré à 
gré , d'une commiffion dont les Américains s'ac- 

quitteroient encore mieux que moi. 

Suivent 



( «7.J 



Suivent les bévues de V Anonyme % dans fes 
Obfervaûàns fur le Mémoire de M. GrÉG oirm. 

JL/Anonyme débute par fortir de la queftion, 
( page 1ère). 11 ne s'agit pas ici du panégyrique 
des gens de couleur , mais de leurs droits incon- 
teftables. La mauvaife foi cherche à éluder la dif- 
ficulté j la raifon Py ramené avec fa force invin- 
cible. 

Les injures de l'Anonyme , répandues çà & U 
dans fon écrit , prouvent d'abord la foiblefle de 
fa caufe ; mais elles mérirent une petite obferva- 
tion. Si l'Auteur eft homme de lettres 3 pourquoi 
fe cache-t-il? Qui le devinera dans les huit lettres 
de l'alphabet qui terminent fa diatribe ? Qui cher- 
chera à le deviner , après l'avoir lu ? L'honneur 
demande, ce femble , que l'on fe nomme , quand 
on défend une bonne caufe , & que l'on dit vrai. 
Jugeons par les précautions clandestines de PAu- 
reur , & de fa caufe, & de la foi qu'on doit £ 
fon dire. 

Enfûite , quoi de plus mal-adroit , que d'en- 
glober dans fes épigrammes M. Clarkfon, qu'il 
regarde comme un fou ? Qui le croira , lorfqu f iî 

B 



{ 1* J 

s engage à prouva que cet Auteur avance encore 
plus de faufTetés que A4. l'Abbé Grégoire, fur- 
tout après avoir la ces notes, qui lui dominent le 
démenti le plus formel ? 11 s'achasne contre la, 
fociété des amis des noirs , dans laquelle oii trouve 
les noms les plus refpeéfcables ; root ce qui penfe 
avec humanité , tente la griffe crochue de l'ob- 
fervateur. Mais qu'il prouve , avant tout > que les 
mulâtres font inadmiflibles aux avantages de la 
fbciété , 6c qu'il ne taxe plus de fonatifine leut 
défenfeur, en difant, méchamment, qu'il aiguife 
les poignards , dans un ouvrage confacré à l'hu-* 
inanité » & qui en refpire les plus doux fentimens* 
L*attrocité de l'inculpation retombe fur fon au* 
reur^c'eft en cela qu'il eftauffi faux que méchant: 
à moins qu'il ne çroye que le menfcnge eft né- 
ceflaire à fa méchanceté , & que fon écrit a be«~ 
foin de ce double palTe-port. 

Il accufe M. Grégoire d'avoir imprimé fon avis 
étant membre du Comité de vérification. Ce neft* 
pas ici un fait particulier * mais une queftion de 
droit public qu ou agitoit dans Paflemblce , & elle 
n'avoir pas défendu aux membres du Comité d'im~ 
primer fur les quefcions de dipit public ; elle ne 
pouvoit le défendre. D'ailleurs , les Membres du 
Comité ne jugent pas, ils donnent leur avis , & 
on en fait le rapport àFAflemblée Nationale ; que 



( *n 

veut donc dire l'Anonyme, par ce reproche inïï 
griifiant ? 

II accnfe M. Grégoire d'avoir été copifte des 
Mémoires de M. Raymond. Une les a pas cités } 
car on ne cire que pour mettre à portée de vé- 
rifier. Mais eft il défendu de confulter des mé- 
moires? Et, les eût-on copiés* qu'eft-ce que cela 
fait à une caufe ? Elle eft bonne ou mauvaife * 
voilà à quoi il Faut s'en tenir Mais il eft de toute 
faufleté que M. l'Abbé Grégoire ait été plagiaire; 
l'Anonyme eft un impudent de l'en accufer; qu'il 
fe nomme, 8c qu'il juftifie fon aflertion aux yeux 
du public, en attendant, on le déclare fourbe Se 
impofteur. 

(Page 4.) L'Anonyme ne peut pas ignorer que 
des perfonnes de couleur n'ayent eu des arrêts qui 
les déclaroient blancs ; alors on pouvoir les ap-* 
pellet blancs $ ils l'étaient au phyfique , & la na- 
rure tend toujours de c^s fortes d'arrêts à la troi~ 
fieme ou quatrième génération j mais le motal des 
blancs fe refufe à leur enregtftrement. Lequel eff 
plus raifohnable , de la Nature ou de ces Mef- 
fieurs ? 

( P' a g c 4* ) î-es Maréchaufifées exiftenr dans la 
plus grande & la première àts colonies à St.-Do* 
mingue. On ignore s'il y en a ou s'il n'y en 3 
pas dans les autres colonies. Qu'importe cela ï 

B x 



( io ) 

Mais il eft défait, qu'à Sr.-Domingue ,il n'ya 
que des perfonnes de couleur dans les Marécliauf- 
fées, Ï l'èxcejption de l'Exempt, dans la majeure 
partie des Paroiflès, & du Brigadier, dans peut- 
être fix ParoifTes. Remarquez l'attention des blancs 
d fe réferver toujours les bonnes places. 

Les mulâtres font fi bien payés , que beaucoup 
d'Exempts leur retiennent & emportent leur ap- 
pointemens , & quand ils veulenr fe plaindre $ les 
prifons ou les menaces les font taire. 

1/ Anonyme nous fait envifager comme le bon- 
heur fuprême pour eux d'aller à cheval* Gela feul 
prouve une horrible vexation , c'eft de les en cm* 
pêcher en d'autres circonftances : eft-il poffible que 
l'on préfente de pareilles raifons pour appuyer une 
£ mauvaife caufe ? 

Quant aux captures , l'Officier blanc s'empare 
de tout , Sç fait la part qu'il juge à propos aux 
Cavaliers. 

( Pa*c 5. ) L'Anonyme , faute de pouvoir ré- 
pondre , va chercher une tierce perfonne, qu'il ap- 
pelle le nommé Raymond. Eh bien ! ce nommé 
Raymond eft habitant à Aquin, ifle St.-Domin- 
gue , propriétaire d'une habitation affez confidéra. 
Me, plein de probité & de mœurs. Il a été élevé 
en France , ainfi que fept de fes frères & fœuts, 
tous établis ici ou à St.-Domingue. L'hiftorique 



( «.) 

de M, Raymond eft auffi peu connu de VAno* 
nyme que fa per forme j car il ne fe ferok pas 
permis de l'attaquer avec tant d'effronterie. 

On offre de prouver par des lettres des Admi~ 
niftrateurs , des Commandans , que M* Raymond * 
toujours été confidcré dans fou pays. 

Qu'importe d'où il a tiré les faits conGgné* 
dans fes mémoires ? ce font des faits que ne dé- 
truiront ni les affermons hafardées , ni les plaifan* 
teries manquées de l'Anonyme* 

( Page 8. ) Ici l'Anonyme ne pouvant répon- 
dre , dit que le fervice de piquet n a pas lieu dans 
coûtes les Colonies , mais il a lieu à St.-Domin- 
gue, & il eft fi dur, que M. deBellecombe la- 
voir détruit, & après lui il a recommencé. Puis 
M. de la Luzerne l'a détruit encore', Se on Ta 
encore rétabli. Qu'on interroge ces deux Admi- 
niftrateurs : le premier eft à Montauban , le fe- 
fécond eft Miniftre de la Marine. 

On fait le fervice du piquet Se celui des . mi- 
lices. .11 n'y a point de change; carie même homme 
qui a fait le piquet pendant huit jours, eft oblige 
le lendemain de paffer la revue , fans, quoi en 
prifon. 

L'Anonyme dit que ce fervice n'arrive que tous 
les 1 5 mois. On prouvera par des ordres donnés , 
qu'il arrive , pour le même individu , toutes les 

B , 



( « ) 

fept femaines. Ici rOMer vateur , preffé par la vé- 
rité , confefle que c'eft un abus ; en voilà donc 
un de bon compte* parmi cent mille autres. 

( Page 9. ) Les hommes de couleur qui ré- 
clament, n'ont point tous des parens enclaves. 11 #e 
faudroit pas exclure de certaines profeflïons ceux 
<jui font exempts du doute , & , en général » ne 
pas fuppofer à l'efpece humaine la perverfité gra- 
tuite de l'Anonyme. 

(Page 10.) M. l'Abbé Grégoire ne prérend 
pas deviner des faits qui fe partent à deux mille 
lieues de lut ; mais ces faits font prouvés au mi- 
niftere &c à la Nation. Que l'Anonyme auroît beau 
jeu , fi les Plaignans en avoient impofé au minif- 
tere ! 11 s'en tire par des menfanges & des gam- 
bades i mais il eft un peu lourd daus fa chûce. 

Par exemple , quand il dit que les bâtards ne 
doivent pas prendre des noms européens. Un nom 
de famille à une origine , & cette origine a diffé- 
rentes caufes j fans quoi nous nous appellerions 
xonsddam* comme venant de lui. Mais un Eu- 
ropéen a un enfant avec une Africaine ; l'individu 
qui en vient peut prendre le nom qu'il voudra % 
pourvu qu'en prenant ce nom il ne fafle tort à 
perfonne. Peut-on le forcer de prendre un nom 
d'un idiome plutôt que d'un autre , quand il fe- 
rait dix mille fois bâtard ? c'eft toujours une via- 



( H ) 

ïence de plus. On d»ra que cette loi n'a hè faîte 
que pour Saint-Domingue \ mais en a-t-on moins 
xaifon de s'en plaindre ? 

(Page ii.) L'Obfervateur s'aflïtnile aux colons 
américains ; Peft-il ou ne Peft-il pas ? c'eft ce que 
nous pourrons vérifier aifément 9 lorfqu'il nous 
aura dit fon nom. Toujours eft-il vrai qu'il ne doit 
point contefter la qualité de colons américains à 
ceux qui ont des poffelfions en Amérique. Si les 
fiennes n'étoient, par exemple, que fur les brouil- 
lards de la Seine ou de la Loire , de quel droit fe 
donnerok-ii la qualité d'habitant des Colonies oà 
ce mot fignifie propriétaire ? 

En un mot , pour confondre l'Anonyme fur 
beaucoup de faits où il mêle artificieufement les 
autres colonies , il fuffit de lui dire, s'il ne le fait 
pas , ou de dire au Public, s'il feint de l'ignorer , 
que les reproches des gens de couleur roulent 
principalement fur Pille de Saint-Domingue , 8c 
que fi les mêmes abus exiftent ailleurs > ces point? 
de l'Amérique ne font prefque rien en comparai- 
fon de* cette vafte Colonie ; mais les intérêts de 
l'humanité font par-tout les mêmes. 
♦ Les menfonges de l'Anonyme viennent au fe- 
cours de fa manière de raifonner , quand il eft 
irop évident que celle-ci ne vaut rien. Ainfi il at- 
tribue * pa^c i j de fes Obfervations , à l'amour* 

B 4 



( *4 ) 
propre des gens de couleur eux-mêmes , la qualité 
de métif ou de métive, & autres , données fur les 
regiftres de Baptême , tandis qu'il eft prouvé que 
c'eft un fujet de vexation pour beaucoup de gens 
de couleur , qui, à caufe du préjugé, répugnent à 
laitfer ainfi épiloguer fur leur origine. 

Quant à la défenfe faîte aux mulâtres de man- 
ger avec les blancs , elle eft vraie. Les Mémoires 
qui en parlent ont été envoyés aux Administrateurs 
de Saint-Domingue, M. le Maréchal de Caftries 
en avoit prévenu M. Raymond, qui , le fâchant, 
31 auroit pas manqué de revenir fur cet article > s'il 
étoit dans fon cara&ere d altérer jamais la vérité, 
& s'il avoit à. cet égard , la complaifance mer- 
veilleufe de l'Anonyme. Ainfi M. PAbbé Gré- 
goire a été mieux inftruit des faits par M. Ray- 
mond , que l'Anonyme ne l'a été par ceux qui lui 
ont fourni des matériaux ; & on peut donner har- 
diment un démenti à celui-ci fur fes défenfes, & 
fur la manière dont il s'y prend pour mettre M. 
Raymond en contradi&ion avec lui-même. 

La défenfe d'ufer des mêmes étoffes que les 
blancs , défenfe faite aux gens de couleur en 17757, 
eft de l'aveu même de l'Anonyme , impolitique , 
maladroite & inutile. Mais il ne parle pas de là 
dureté , des avanies & des vexations qu'elle a en- 
traînées, il s'amufe à infulter ceux ou celles qui 



(*s) 

en font l'objet * fans, dire un feul mot des oppref- 
feurs dont ils ont à fe plaindre. 

Il ne laifle pafler aucune occafîon de les rap- 
peller à Tordre des Colonies , qui n'eft cenairie- 
ment pas le meilleur des ordres poflibles j il tâche 
de ridiculifer à fa manière leurs défenfeurs ; & 
avec un œil dont la fagacité n'eft pas bien connue, 
il cherche à démêler fubtilement les nuances de 
leur peau : mais pour la vérité , la raifon , l'hu- 
manité & la juftice , il ne s'en embarrafTe point : 
il voudroit nous perfuader que ces chofesoie font 
point , en Amérique , des fruits du climat* Ses 
compatriotes réclameront contre : ils n'auront 
garde , je Tefpere , de l'avouer de fes farcafmes 
contre les gens de couleur , Se ce cara&ere de la 
peau qui n'eft pas indélébile après tout , ne les 
empêchera pas de reconnoître les droits de ceux 
que l'Anonyme fe plaît à humilier , comme s'H 
avoit million pour cela, & qu'il entrât dans fes 
intérêts de combattre les réclamations légitimes 
de 40000 individus. 

On parle de défenfes d'aller en voiture ! pag. 17* 
Eh ! oui , Monfieut 9 on en parle , parce que cela 
eft vrai 9 & vous auriez dû traiter un peu moins 
tellement une pareille défenfe» Cela ne vous fem- 
ble rien , à vous qui avez pris votre parti là-de£ 
fus comme fur beaucoup d autres chofes j mais 



( 1* ) 

ceux que Ton vexe ne font pas de fi bonne corn- 
pofition. Vous avez beau dire que ces chofes 
n'ont trait qua Saint-Domingue j je vous le ré- 
pète > Saint-Domingue eft prefque tout , vu fa 
population & fon étendue j c'eft-là que les outrai 
ges font plus multipliés & mieux fentis : comment 
faites- vous pour ne vouloir pas comprendre cela? 

Zes gens de couleur libres y dit-on j ne peuvent 
venir en France, pag. j S. IL en convient , l'Ano*- 
jiyme j mais il prétend que cela leur eft interdit 
pat des loi* faites en France. Qui les a follici- 
tées , cesloix? font-ce des Picards , des Nor- 
mands ou des Lorrains ? Eft-ce nous qui gênons 
la liberté des gens de couleur , nous François , qui 
fentons parfaitement la juftice de leurs plaintes? 
Les blancs qui demandent ces défenfes ne font 
point François a notre manière , cela fe fent \ ils 
font injuftes envers ces hommes dont l'Anonyme 
met la liberté en cara&ere italique , comme fi 
elle étoit d'une efpece particulière. En vérité, les 
moyens de l'Anonyme font bien petits , & fes 
raifonnemens fur les faits , d'une érrange nature. 
Eft-ii embarralïé ? il a à fa. main des/ de doute} 
fi le fait eft vrai , fi j fi. Eft-ce ainfi que l'on fa- 
tisfait des gens raifonnables ? A qui croit-on en 
impofer par des défaites auffi puériles? 

Vtxclufion des charges & emplois publics efi 



plus certaine & mieux obfervée. pag. 18. L'Ana-» 
jnyme trouve ici la fublimité de la fagefle & Je la 
morale coloniale. Pour juftifier l'exciufion , il 
prend le dernier terme de 1 efclavage 9 & le pre- 
mier degré de la liberté j mais il ne réfléchit pas 
qu'il eft des gens de couleur libres depuis plufieurs 
générations , propriétaires, riches , bien élevés a 
qui ont des mœurs , & des moeurs plus diûin- 
guces fans doute que ceux qui les calomnient par 
leurs mémoires^ Ceux-là, peut-être, n'abaifleroienc 
point les charges jufqu'au niveau de ces âmes vé- 
nales , qui ne parlent de liberté que pour fe ven- 
dre , & de fervitude que pour opprimer des gens 
honnêtes. En vain pour appuyer des principes 
faux & étrangers à nos mœurs , on veut confon- 
dre tous ces affranchis fous la même dénomina- 
tion ; c'eft reproduire le défordre des diftin&ions 
féodales. Il femble que ce droit affreux, détruit 
par rAlfemblée Nationale , fe cantonne en Amé- 
rique , pour venir de nouveau affliger la France. 
Car fi on écoute les ennemis des gens de couleur , 
ils argueront bientôt des décifions qu'on aura don- 
nées en faveur de leur fyftême anti-focial , pour 
rétablir auffi en France différentes claffes de li- 
berté , & différentes fortes de droits. 

L'Anonyme part toujours du préjugé pour fon- 



( 2* ) 

der la juftice de fes raifons , comme les commen- 
tateurs de mauvais ouvrages s'efcrimeot à tout 
propos pour excufer ou juftifier les fondes du 
texre. Il appelle le préjugé de la couleur , le reflort 
caché de toute la machine coloniale. Mais de 
bonne-foi , à qui fera-t- il croire que cette machine 
ne puifle fubfïfter que par des injuftices nées de la 
fantaifie Se des caprices des individus à qui leur 
vanité perfuade que ceux qui font libres ne le font 
pas,& doivent toujours être traités comme des 
efpèces d'efclaves ? Voilà fur quoi il faudroit frap- 
per, pour abolir Pinfamie d'un rel préjugé vérita- 
blement contraire à la profpéricé des Colonies 9 
quoiqu en difent nos Adverfaifes. 

Il échappe de tems en tems des aveux à -l'Ano- 
nyme* Vaincu par la force de la vérité, il fe laiffe 
aller, mais d'un, air a faire penfer que cela lui 
coûte. Quelques menfonges par-ci par-là, faliiTeuc 
toujours fes aveux* Ilnous dit qu'en 1768 , les 
gens de couleur voulurent tous fortir des compa- 
gnies de milices où ils n croient pas les premiers. 
Voilà comme effrontément on dénature les faits. 
Oui , ils voulurent en fortir , parce qu'on leur 
ôtoit leurs commiflions d officiers, & même pour 
avoir époufé des femmes de couleur ; s'ils étoient 
nobles, on leur défendoit de faire enregiftrer leurs 



( *9 ) 

titres. A beau mentir qui vient de loin ; cela ne 
détruit pas la vérité , quand d'honnêtes gens s of* 
firent d'en produire la preuve- 
L'Anonyme, page a. 5 , ne fe montre pas trop 
indulgent envers les blancs, quil fait fervir de 
prête-noms à ceux dont ils légitiment les enfans 
par des mariages intérefTés. Il fe fert de cette rai- 
fon pour flétrir les mariages avec les filles de 
couleur , ce qui eft une atrocité révoltante* L'A- 
nonyme a beaucoup de goût pour ces fortes d ar- 
rangemens qui n'engagent pas à grand'chofe , & H 
en fait fa cour à fes chers compatriotes* Ce ne 
font pas-là des mœurs pures v il faut en convenir , 
3c ce n*étoit pas la peine de revenir fi fou vent là- 
deftas , comme fi Ton eût douté des principes de 
l'Anonyme. On m* a dit que les femmes blanches 
des colonies ne lui fauroient pas beaucoup de grê 
de fon extrême facilité à cet égard j elles font ja- 
loufes , & il paroît que notre homme leur don- 
nera fouvent Je fujet de l'être encore davantage , 
fi 1 on met à profit fes favantes leçons. Que voulez- 
vous? Les uns vantent le mariage, & ceux-là font 
du bon vieux tems; les autres approuvent des liens 
plus faciles, & ceux-ci ont leurs partifansj mais 
ce neft point avec leur do&rine que Ton peut 
fonder ou affermir des empires. 

{ Page %4. ) L'Anonyme approuve très-fort que 



( ÎO ) 

la race des noirs foit livrée au mépris. Nous at- 
tendons qu'il nous donne les raifons ïmptrttufei 
de ce fyftême bénin. Ne nous fâchons pas contre 
tin homme aflez abfurde pout avancer un tel pa- 
radoxe , au mois de Décembre de Tannée 1789. 
Il faut qu'il -foie bien étranger à la révolution, 
qu'il n'ait rien vu ni rien là de ce qui s'eft paffé 
fous nos yeux , & qu'il ne connoiiïe du droit 
public françois que l'abus des ufages de l'Améri- 
que. Fera-t-il fortune avec fa do&rine? C'eft ce 
qu on ne fait pas. Il eft des aventuriers qui tarent 
par- tout le terrein , & qui après avoir éprouvé la 
mobilité d'un fol libïe , elfayent s'ils pourront ap- 
puyer le pied dans le pays de l'efclavage. Mais 
voilà de bon compte 40,000 ennemis qu'ils fe 
font en attendant , & qui font de la race des noirs 
proferite par l'Auteur. La belle recommandation 
pour profpérer dans un pays! Il vaudroit mieux 
comme Sofie , quand on en a les fentimens , fe 
dire ami de tout le monde. 

L\Anonyme qui admet l'influence des femmes 
de toutes les couleurs , ne devroit il pas fentïx 
qu'il eft des vertus dans toutes les clafles, Se qu'un 
mépris accordé généralement à une efpèce d'hom- 
mes , peut bien diminuer le nombre des gens 
vertueux , mais non les détruire tout- à- fait? C'eft 
bien lui qui complote, avec fes principes, contre 



?.3« ) 

î'Amétique. Il y anéantit la vertu par le méptîs 
dont il eft fi libéral, fi prodigue même , envers les 
Africains & leur race. Que deviendroient les 
blancs , fi hs noirs agïfloient en canféquence du 
mépris auquel l'Auteur les abandonne ? Heureufe- 
ment pour nos Colonies , il eft des vertus dans 
cette claflè., & même de très- distinguées. Qu'il 
ofe nous démentir! 

Que veut dire l'infalenr Anonyme {page 16) 
par les mots de fanatique - révolutionnaire appli- 
qués à M. Grégoire? Eft -ce qu il prétend donner 
du ridicule à l'heurenfe révolution qui a délivre 
la France du joug de tant d'ariftocraties combinées 
pour nous tenir dans les fers ? Le defpotifme a fes 
hypocrites , auxquels j oppoferai les Fanatiques du 
bien , ôc certainement la viclbire ne reftera pas 
aux premiers. Mais ces fanatiques ne tuent ni ne 
veulent tuer perfonne , que les préjugés & les mau- 
vaifes raifons. Garre à l'Anonyme! Il .eft fort me- 
nacé de ce double genre de mort. Il s'eft gratté la 
tête pour trouver ce vers fi peu connu ; eh auoi!„. 
d'un Prêtre eft -ce là le langage.}. Il l'applique à 
M. Grégoire j. il lui demande s'il y .reconnaît . un 
Repréfentant de la Nation. Pauvre Anonyme! 
Quelles vifions vous vous mettez dans la th^ ? 
pour reprocher de pareils deffeins à quelqu'un, il 
&uiroit en avoir la preuve j & certainement > ni 



la morale , ni les mœurs , ni les écrits Je M. Gré- 
goire ne feront rien foupçonner de femblable a 
perfonne , pas même à l'Anonyme. Sa bonhommie 
fe fera fans doute indignée intérieurement lors- 
qu'elle aura vu fa lourde plume biffer tomber fur 
le papier une fi greffe injure. 

(Page %%.) Toujours ^Anonyme eft en défaut; 
toujours il controuve les faits , toujours il veut des 
diftin&ions humiliantes. Cela lui fait plaifir j il 
croit qu'il y va de fa dignité d'habitant des Co- 
lonies , & il fe rengorge , en penfant que la Na- 
ture s'eft épuifée en Afrique & aux Antilles , 
pour lui donuer un fi grand nombre d'inférieurs. 
Que fais -je même fi, à force de s'échauffer la 
tête , il ne les regardera pas comme fes fujets ? 
II dira : c'eft moi qui les ai fait rentrer dans leur 
devoir , qui ai pulvérifé leurs raifons , anéanti 
leurs prétentions. Lifez mon Mémoire* Quelles 
fines ironies! comme je mew le nommé Ray- 
mond & le Curé d'Emberménil ! Ce font foi- 
xante-huit pages d'or j cela vaut tout ce qu'on a 
écrit fur cette matière. Meilleurs les Propriétaires- 
planteurs , cottifez-vous pour me donner une belle 
habitation : juftifiez le titre que j'ai pris a la tète 
de mes favantes obfervations j *fans moi vous per- 
driez vos prérogatives : vous aviez des égaux , ôt 
vous ne devez point en avoir $ mais ne me cott- 

teftez 



f îi ) 

teftez pas de vous être fupérieur; ïî vous en dou- 
tez, iifez ma brochure. 

Continuons de le fuivre , toujours avec la preuve 
de fes infidélités & de fes xnenfonges. IL veut 
nier les attentats contre la majefté des mœurs , 
Se il regarde ce mot de majefté donné par, lui au* 
moeurs , comme une excellente plaifanterie* Oui , 
nous adoptons Pexprefficm. Ceft la majefté des 
mœurs qui fait; celle des Empires ; des miférables 
fe permettent de les infuiter, & le mépris public 
ne les punit pas ! Mais les mœurs font-elles moins 
refpe&ables en Amérique qu'en Europe ? Eft-ii 
de Peiïence de ce pays-là que chaque habitation 
foie un ferrail % & qu'on veuille faire de toutes 
les femmes de couleur 5 les maîtrefles de Mef- 
fieurs les Blancs ? En favorifant ce libertinage * 
que gagne-t-on ? la corruption * l'opprobre , la def- 
tru&ion de la Colonie y &c rien de plus. 

( Page 3 1. ) On eft un peufurpris d'entendre direl 
t Anonyme qu'il y a à St»-Domingue une tendance 
générale à la douceur & à la modération , lorfque 
Ton tient à la main toutes les ordonnances fai- 
tes depuis 1768, contre lefquelles on réclame. 
Faut -il nommer les Blancs qui fe font permis de 
commettre des atrocités? on les nomera. Ont-ils été 
punis ? non , ils éludent tout# Mais que la 
Nation prenne fous fa fauve-garde celui qui prow* 

C 



(34) 

vera des traies odieux reftés impunis , Se l'on verra 
éclore des infamies bien révoltantes* Vous me 
direz , cela ne regarde que des particuliers : & 
où en ferions-nous , bon Dieu ! fi tout le monde 
en ufoit de même ! Nous voulons feulement 
prouver qu'un mauvais régime engendre de mau- 
vais exemples ; détruifez ce régime vicieux 9 Se 
les exemples ne fubfifteront plus j affurez les droits 
de ceux qui font libres 5 ils vous béniront > Se 
vous n'aurez plus befoin de faire mentir des Ano- 
nymes. Ceux qui s'élèvent contre vous , pren- 
dront alors la plume , nnn pour confondre des 
menfonges , mais pour célébrer des vertus. 

L'Edit de 1784 vouloit qu'on traitât les efcîa- 
ves plus humainement : l'avarice & l'orgueil de 
beaucoup de Blancs ne le vouloit pas : de-là une 
multitude de réclamations , dont le Miniftre fut 
étourdi Se indigné. Tout ce que l'Anonyme dit 
à ce fujet > eft obfcur , infignifiant , faux, 
cruel 5 & ne détruit aucun fait. Sa manière favo- 
rite eft de nier j la nôtre de fournir des preuves. 
Nous les avons , ces preuves j le Miniftre les a } 
TAflemblée Nationale les connoît, & peut-être 
qu elles feront bientôt mifes fous les yeux de 
toute la France. 

(Page 57.) Il eft plaifant que Thabitant obser- 
vateur reproche aux gens de couleur un génie tur- 



<Î5) 

bulenr. Ils font connus pour être les plus paifibJes 
des hommes , & le courage dont ils ont donné 
des preuves en tant de rencontres , n'eft rien 
moins qu'incompatible avec la douceur de leurs 
mœurs. Le génie turbulent eft celui qui s'expatrie 
par cupidité, qui tente toutes les routes de l'am- 
bition , qui aujourd'hui s'irrite comme un tigre , 
& demain fe gliffera comme un ferpent , qui , 
bouffi d'orgueil & de prétentions , ne doute de 
rien pour chercher d'arriver à tout, & fouvenr 
n arrive a rien. Que d'aventuriers nos colons amé- 
ricains n ont-ils pas vu de ce genre , venir men* 
dier des fecours dans leurs habitations , & les payer 
enfuite de la plus noire ingratitude ! Eux turbu- 
lens ! Eux , laborieux cultivateurs d'une terre , ou 
tout invite à une paix qui n'eft troublée que par 
les vices de l'Europe! Eux confpirateurs, & tou- 
jours opprimés ! Ceux qui les défendent , font donc 
auffi des confpirateurs ! Il eft des gens qui vou- 
droient le faire croire j mais cela ne prend pas plus 
que l'Ecrit de l'Anonyme. 

{Page 34.) Ici l'Auteur invoque le 18 e fiecle 
contre M. Grégoire , & il oublie lui-même que 
fes préjugés le reculent vers le milieu du 15 e , ou 
commença la traite des Nègres , dont il fait poli- 
ment & vertueufement honneur à l'illuftre las Ca- 
fas j connu par des qualités bien différentes de celles* 

C x 



(30 

d'un Capitaine Négrier. M met en doute fi le préjugé 
de couleur eftplus faible dans l'Inde; il affure bien 
que non , tant il a de facilité à nier des faits fans en 
apporter les preuves ! qu'il nie toujours. 

Pourfuivons , ou plutôt finiflbns j car rien de plus 
dégoûtant que de répondre à l'Anonyme. Les faits 
atteftés par le témoignage de M.Grégoire , dans fon 
Mémoire en faveurdes gens de couleur , reftentdans 
toute leur force. Les raifons de l'A dverfaire font 
pitié , quand elles n'excitent point l'indignation. 
On voit bien quel eft ibn but * c'eft d'empêcher 
que les gens de couleur ne foient affimilés aux 
blancs , & qu'ils n'ayent des Repréfentans à l'Af- 
femblée Nationale. Ce font-là les conclufions 
d'un avocat d'une très-mauvaife caufe , qu'on ne 
peut plaider fans* choquer les principes de la rai- 
fon , de la juftice > & même de l'honnêteté. Nous 
en avons afïez donné de preuves , ce me femble. 
Quant aux railleries de l'Auteur , elles feraient 
bonnes , que les honnêtes gens auroient peine à les 
goûter dans ce moment-ci. On ne fait pas rire 
aujourd'hui des François aux dépens de l'huma- 
nité : elle eft U » qui étouffe fes larmes ou qui le$ 
effuie., & cela déconcerte un peu les mauvais piaf- 
fons. Rions, à la bonne heure, quand nous ferons 
foïtis de nos abus & de tant de prétentions mi- 
fcrables dont nos frères fupportent le poids : ju& 



(37) 

ques-là, je commanderai le férîeux, même £ 
ceux qui ont le plus befoin de fe divertir , & je 
leur ferai toujours un crime de chercher à provo- 
quer le rire des médians au fujet des malheureux. 
11 fut un tems où l'on rioit de tout 5 ce tems eft 
pafTé , je l'efpere. Pour vous , infortunés Améri- 
cains, vous armerez par vos plaintes l'indigna- 
tion de la vertu contre vos ennemis j & le plus 
grand fupplice que je fouhaite à celui qui a lancé 
contre vous ce lâche pamphlet , ceft de fortir de 
Fembufcade de l'anonyme > de de fe faire con- 
noître. 



ACHEVE D'IMPRIMER LE 30 SEPTEMBRE 1968 PAR GALLI THIERRY 
MAITRE IMPRIMEUR A MILAN POUR LE COMPTE DE 

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EXEMPLAIRE N° 1 S 5 



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